Révélation chronologique au Retable d’Issenheim

Publié le par Ph KAH - M. STRICKER pour l'UPL

Conférence de Philippe Kah, devant des membres de l’Union protestante libérale, au Foyer

Lecocq, à Strasbourg, 12 janvier 2007, à 20 h 15

Révélation chronologique au Retable d’Issenheim

Pour profiter pleinement de l’apport du Retable d’Issenheim, il est avantageux de se placer

dans un endroit où la réflexion est libre, sans parasitage sonore ou visuel, à l’abri d’un

conditionnement quelconque.

Dans ce sens — la formule est d’un auteur hindou, Krishnamurti — 1895-1986 — s’avère

bien utile pour approcher la réalité ou justesse des choses :

« Le bruit de fond de ma tradition empêche que mon cerveau fonctionne

dans une totale liberté »

et un endroit hors de portée de toute nuisance convient fort bien, le toit de l’Europe, au

sommet du Mont Blanc.

Déjà une multitude de coins de nature suscitent chez le visiteur de l’enchantement, du

ravissement, de la quiétude, du bonheur et pour celui qui est habitué à fréquenter les sommets

de montagne, une dimension s’ajoute à ces dispositions : celle de pouvoir contempler la

totalité du paysage — permettant une vision de synthèse —puisque, par l’altitude, rien

n’échappe à son regard, émerveillé.

Au cours de l’ascension, puis au sommet du Mont Blanc, donc, la puissance du relief, la

profondeur des panoramas, le spectacle du jeu de la lumière entraînant d’impressionnants

contrastes de couleur entre les séracs des glaciers et les parois rocheuses fait naître un climat

intérieur inconnu et impossible dans la plaine. Et cela d’autant plus que le bleu du ciel est

tellement foncé qu’il est inimaginable dans les vallées.

Ce qui est étrange dans cet univers minéral et immobile fait de pics, d’arêtes, d’éperons, de

corniches, de piliers, de failles et de surplombs, c’est que le spectacle n’est pas statique mais

dynamique. La réverbération et le scintillement du soleil — et sa chaleur — sont tels que le

décor paraît vivant et grandiose.

Celui qui observe voit alors s’infiltrer dans sa sensibilité, sa conscience, sa mémoire une

sorte d’euphorie enthousiaste qui fascine et imprègne de sa beauté.

Des mots qui sortent de l’ordinaire sont nécessaires : superbe, admirable, prodigieux, pour

exprimer cette sensation qui n’est pas subjective mais de l’ordre physique, expérimental; c’est

la plénitude, la félicité, l’aplomb complet. Et cette lucidité est amplifiée quand elle est

partagée avec d’autres vieux compagnons de course. A l’unisson, chacun éprouve la même

chose, au-delà des mots, et dans leur communication, mieux, communion interne, tacite, ces

témoins n’en demandent pas davantage. Ils sont en équilibre, comblés, trempés par tous les

efforts qui les ont amenés là-haut.

Le constat d’un stratège de l’ancienne Chine — Sun Tseu, au 3e siècle avant l’ère

chrétienne —, dans son Art de la guerre, leur revient alors en mémoire, lorsqu’il décrit le

Prince de jade, c’est-à-dire le maître des dix mille chars, le maître de l’agitation :


« rapide comme le vent, dévastateur comme le feu, majestueux comme la forêt, inébranlable comme la montagne ».


Au retour dans la vallée quelque chose surprend, quelque chose intrigue, déplaît, irrite et

même révulse les familiers de la haute altitude.


Aux carrefours des chemins en effet, dans les édifices religieux, les maisons et les

chambres d’hôpitaux, dans les tribunaux, ils découvrent une scène d’horreur : un homme au

supplice est pendu à une croix et, songeant à leur point de vue privilégié à près de cinq mille

mètres — 4807 —, ils s’aperçoivent qu’il en est ainsi dans toute l’Europe.


Devant ce spectacle de souffrance, de tourment, de détresse, celui qui connaît l’ambiance des sommets sait qu’il ne correspondant pas à la tonalité que lui procure son terrain d’élection et il se met en route pour examiner quelles idées, quelle doctrine, quelles croyances produisent un emblème si atroce répandu partout.

La méthode que signale Frédéric Nietzsche dans son Zarathoustra répond à ce besoin et il

doit savoir : aller à cheval, tirer à l’arc et dire le vrai, c’est à dire. voyager, poser les bonnes

questions pour connaître le vrai (Ainsi parlait Zarathoustra, p. 80, livre de poche, Gallimard).

La thèse officielle des livres sacrés et des autorités religieuses déclare que de l’infini, de

l’éternité, du cosmos, Dieu a envoyé son fils pour sauver le genre humain en perdition.

(Il est plutôt curieux qu’un dieu parfait puisse créer un individu imparfait, mais sans doute

est-ce là la logique du Moyen-Orient).

Cependant d’autres auteurs, sans titre sacré, au fil des siècles, ont contesté, refuté,

démasqué ce discours d’un sacrifice divin ( voir par exemple Histoire de la philosophie, de

François Châtelet, vol. IV, p. 13).

Un auteur né au 17e siècle en Angleterre, en 1668, tient un langage digne d’un de ces

voyageurs des cimes qui ont l’habitude de voir loin, en largeur et en profondeur.


L’ouvrage de Jean Trinchard a été publié en 1709 sous le titre : La contagion sacrée ou

histoire naturelle de la superstition.

Page 18 il écrit précisément :


« A force de méditer un Dieu terrible et de raffiner sur les notions de sa

cruauté, des nations éclairées sont parvenues jusqu’à cet excès de folie, de

croire que le Dieu de l’univers avait exigé la mort de son propre fils, et que

ce ne fut qu’à cette condition qu’il consentit à pardonner au genre humain;

il ne fallut pas moins que la mort d’un Dieu pour appaiser sa colère ! Ce

fut-là, sans contredit, le dernier pas de l’extravagance théologique; il est

difficile d’imaginer qu’elle puisse aller au-delà.»

Au début du 16e siècle déjà on rencontre des gens qui n’ont pas suivi et se sont séparés

des Réformés parce qu’ils ne “sentaient” pas la réalité de la même manière, les textes dits

révélés ne suffisant pas à les convaincre.

Lucien Febvre, dans un livre qu’il a mis dix ans à rédiger, intitulé : Le problème de

l’incroyance au 16e siècle, montre la différence d’attitude dans laquelle évolue Rabelais entre

1530 et 1540. Page 278, il écrit:


« S’il s’était analysé avec exactitude, déjà, au fond de son esprit et de sa

conscience, il aurait perçu tout ce qui le séparait de ceux qui, réellement,

furent les Réformés […] Son moralisme foncier […], la part énorme qu’il fait à

cet idéal de perfection morale que ne cessent de proclamer ses raisonneurs

[Luther et Calvin] […], son incompréhension de tout esprit de pénitence, son

refus d’être obsédé par un péché qui souille tout et pervertit l’être humain

radicalement […] Ils peuvent bien, les Géants [Pantagruel et Gargantua],

proclamer l’omnipotence du Créateur. Ces corps puissants, ces esprits

pondérés ne connaissent jamais, devant la majesté effrayante du Seigneur,

cette sorte de stupeur apeurée qui porte un Luther à fuir, “comme un blaireau

dans les fissures des pierres”, la justice d’un Dieu plus effroyable, par sa

grandeur sans bornes, que le diable dans toute sa fureur…»


Et sa conclusion, page 296, va très loin : « L’extrême liberté » [ de Rabelais ] l’assimile à

« l’image d’un Erasme qui “a cessé d’être chrétien” ». Et Febvre de déclarer que tout son

livre, par-delà Rabelais, vise ce qu’il pense « être une déformation de l’histoire intellectuelle

et religieuse ».

A la fin du 18e siècle paraît un ouvrage très peu connu dans lequel on repère la même

perspicacité que celle des grands montagnards que les abîmes ne troublent pas.


C’est un abbé, Duvernet, qui a rallié la lumière des philosophes, et qui écrit en 1790 une

Histoire de la Sorbonne dans laquelle on voit l’influence de la théologie sur l’ordre social.

A la page 250 du premier de deux volumes, huit lignes sont d’une densité énorme quand il

écrit :

« Les impostures ne réussissent pas toujours; mais la philosophie

reprochera éternellement aux théologiens, aux prédicateurs, au confesseurs,

aux écrivains ecclésiastiques des ces temps-là, d’avoir cherché à retenir la

multitude dans les voies de la vérité en la trompant, et surtout en l’effrayant

par l’apparition de spectres et du diable.»


En passant au 19e siècle, en 1834, un auteur italien démontre le même flair que ceux qui

fréquentent les paysages où l’air se raréfie, il publie en trois volumes un Examen du mosaïsme

et du christianisme, dans lequel il remarque à la page 461 que :

« Nous sommes surpris, du reste, que des savants de nos jours, imbus des

premières idées de l’enfance qu’enracinent cet âge et l’éducation, n’aient lu

la Bible qu’avec un esprit mêlé de terreur en quelque sorte, sans jamais

avoir eu le courage d’examiner les inepties, les obscurités, les

contradictions et les atrocités qu’elle renferme, et qu’au lieu de faire

tourner leurs lumières au profit de l’humanité et de la vérité, ils aient

confirmé ces erreurs, les respectant sans doute parce qu’elles étaient

anciennes.»

Il s’appelait Reghellini, de Schio, petite ville du sud de l’Italie.


Au début de 20e siècle enfin, une synthèse très réussie se trouve dans un texte qu’Alfred

Loisy a publié en 1908, intitulé La religion d’Israël. Il y disqualifie totalement l’exécution des

animaux, et plus largement celle « des êtres vivants » (page 103) :

« Enfin, tout rite, même le plus grossier, même le plus absurde, même le

plus cruel, et qui n’était rien de tout cela pour ceux qui l’ont adopté et

conservé, se maintient, une fois établi, et se perpétue par la force de la

tradition; il changera de sens au besoin, mais il subsistera, considéré

comme un élément de l’ordre social et un principe essentiel de la religion. Il

a fallu cette puissance de la tradition religieuse pour faire du sacrifice d’un

être vivant, rite magique par sa nature et dans son idée première, un moyen

régulier de communion et de propitiation divines; pour le conserver dans la

religion israélite, même quand la notion de Dieu rendait superflues de telles

pratiques et semblaient plutôt devoir les exclure; pour en pousser au moins

l’idée jusque dans la théologie chrétienne, qui s’est ingéniée à trouver dans

la mort du Christ une immolation supportant toute l’économie du salut.»

Alfred Loisy, prêtre catholique, exégète et historien érudit, aux travaux très étendus,

excommunié en 1910, a enseigné pendant vingt sept ans au Collège de France.


On trouve plus près de nous, en 1947, une désapprobation très incisive de ces meurtres déguisés en offrande, qui feraient la délectation de divinités invisibles, et un certain Gabriel

Trarieux d’Egmont produit un petit livre très éclairant : Le thyrse et la croix, dans lequel il ne

désigne pas l’apôtre Paul de façon enviable.

Page 63 il dit :

« Nous avons ultérieurement inventé, par un sacrilège suprême, que Son

[Jésus] supplice était voulu par un Dieu, Celui même qu’Il nommait : Notre

Père. De sorte que nous avons fait servir la plus haute et féconde douleur à

la pire création religieuse : celle d’un Bourreau tout puissant, seul Maître

du monde et des monde … Il n’existe pas dans l’histoire, après le plus

navrant des forfaits physiques, forfait spirituel plus odieux ».

Pour boucler une série de réactions publiées au long de cinq siècles, et dont plusieurs ont

été censurées par emprisonnement (Duvernet, à la Bastille), excommunication (Loisy) ou

conspiration du silence, il faut parcourir un écrit publié au Canada en 2001, par un Anglais,

David Icke, qui atteint les racines d’une entreprise d’intimidation — Freud parlait d’aliénation

— qui a conditionné les esprits en les entravant dans leur éclosion, leur épanouissement

véritable.

A cet égard on peut se référer à Albert Schweitzer qui dit sans ambages dans Ma vie et ma

pensée, page 243 :


« Je suis en désaccord avec l’esprit de ce temps parce qu’il est plein de

mépris pour la pensée ».

David Icke donc, dans Le plus grand secret, remarque page 139 que :

« Toutes les grandes religions du monde, qu’elles soient hindoue,

chrétienne, judaïque ou islamique […] ont été conçues afin d’emprisonner

l’esprit et d’engloutir les émotions sous le poids de la peur et de la

culpabilité. […] Il est consternant de voir que des milliards [...] de gens

soient tombés dans le piège de cette machination durant des milliers

d’années, et qu’ils le fassent encore aujourd’hui. S’ils veulent aliéner leur

esprit et leur vie, libre à eux, mais qu’ils insistent pour que tous les autres

fassent la même chose, cela ne va plus […] La plupart des gens qui liront ce

livre viendront des régions du monde dominées par le christianisme et le

judaïsme,alors, je prendrai ces derniers comme exemples principaux pour

illustrer comment des récits symboliques sont devenus des vérités littérales et

comment la manipulation de ces récits a produit la forme la plus puissante de

contrôle des masses jamais inventée. Pour comprendre le véritable fondement

des religions, nous devons évaluer la base de toute religion ancienne en

remontant aux Phéniciens, aux Babyloniens et au-delà ».

Une autre question émerge, à présent que l’impression du retour sur le plancher des vaches

est confirmée, — nous n’avons vu que quelques échantillons — mais sur cinq siècles, des

milliers d’écrivains, historiens, scientifiques, philosophes, artistes, juristes se sont exprimés

différemment des représentants d’un sacerdoce prétendant à l’infaillibilité.


La question est de savoir ce qu’a dit ou fait de son vivant, pour mériter un traitement aussi

exécrable, cruel et infâme, le personnage maltraité, agonisant sur sa croix du matin au soir et

du soir au matin, de janvier à décembre, et cela depuis deux mille ans.

Quatre documents sont à éplucher, si la démarche est objectivement possible, pour mener

l’enquête, approcher la biographie, les discours, l’enseignement, le message d’un Jésus qui a

cheminé en Palestine, entre la Galilée et Jérusalem, entre les années 30 et 33. Il s’agit des

évangiles canoniques : Matthieu, Marc, Luc et Jean.


Avec l’outil qu’est la vision d’altitude, englobant toutes les aspérités du terrain, on peut

faire l’économie des tâtonnements, hésitations, tentatives infructueuses de celui qui est en

cours d’ascension, et ne découvre que progressivement — et en se retournant — les difficultés

de la voie. Au sommet, le retournement est complet et ce qui faisait obstacle ou problème, vu

du bas, devient évidence vu d’en haut.


Sur l’ensemble de la fresque que présentent les Evangiles, la problématique est la même et

on distingue trois traits caractéristiques dans la pédagogie de Jésus.

I — Elle fonctionne sur des similitudes que sont les paraboles, c’est-à-dire des histoires qui

ne sont pas vraies ou réelles, mais dont il faut comprendre le sens, la trame immatérielle

laquelle s’adresse au plan immatériel de l’homme :


le coeur,

l’esprit,

l’intelligence,

et le levier, le ressort de ce système, c’est la compréhension.

A la fin des différentes

paraboles Jésus ne dit pas : quand ils m’auront exécuté, mon sang va vous sauver, mais :

« que celui qui peut comprendre, comprenne, »

ou aussi :

« que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ».

II — Il est important de relever que dans son enseignement proprement dit, Jésus n’est pas

impliqué lui-même dans ce qu’il expose. Il indique, il dirige les pensées vers l’espace

intérieur de l’homme, qui est invité à les intégrer, en faire sa référence. Dans Jean 6,63, on lit :

« les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ».

Chez Matthieu 6,33 il est dit :


« Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu »

et toutes les paraboles, celle des deux maisons, des vignerons, du grain de sénevé, du

trésor dans un champ, sont en correspondance avec cette notion de royaume.

Le royaume est clairement situé dans l’évangile de Luc, 17,20 qui dit :


« Le royaume est au milieu de vous»

 

Une traduction plus juste est “ à l’intérieur de vous “, car c’est bien la conscience, les

pensées, l’esprit qui sont les pilotes d’un individu.

III — Si on pousse à la limite les possibilités auxquelles Jésus fait appel chez ses auditeurs, leurs moyens psycho-physiques que sont les yeux et les oreilles, on découvre les mêmes données que celles qui ont cours dans la méditation orientale guidant le disciple ver le statut d’éveillé ou de réalisé. Dans la parabole du semeur, on l’entend dire, Matthieu 13,13 :

« En voyant ils ne voient point,

en entendant, ils n’entendent ni ne comprennent,

c’est pourquoi je leur parle en paraboles ! »

Cette mention et cette conclusion “c’est pourquoi “ sous-entend que des yeux et des

oreilles qui fonctionnent bien, de façon naturelle et non pervertie, permettent aux personnes présentes de prendre conscience d’une dimension transcendante de l’univers. Ces personnes n’ont pas besoin de paraboles et sauront voir par elles-mêmes les oeuvres du père céleste.

La résultante de ce processus évolutif, de cette croissance — qui rappelle celui qui a lieu en montagne quand un aspirant guide a suffisamment pratiqué les massifs et n’a plus besoin de guide — tient en quelques mots d’un fragment de Luc 6,40 :

« Le disciple n’est pas plus que le maître;

mais tout disciple accompli sera comme son maître.»

Avec une telle déclaration, il n’y a plus de hiérarchie ecclésiastique…plus de prélats

distingués, cardinaux, archevêques, papes — très saint père —, et autres chanoines

respectables. En complément de la partie dialectique, conceptuelle et spirituelle de l’activité de Jésus, sa mission pratique de guérisseur et de thérapeute le placent aux antipodes d’une conduite qui aurait justifié un châtiment comme celui qui a mis fin à son existence.

A l’issue de ses déambulations dans les campagnes et les villages, son message était

achevé, cohérent et totalement subversif et novateur par rapport au carcan de la tradition des pouvoirs religieux de son temps.

Lorsque Marc fait dire à Jésus, en 2,27-28, que

« le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat,

de sorte que le fils de l’homme est maître même du sabbat »

tout est dit et ce théorème pourrait être exploité à l’infini.

Devant l’incompatibilité croissante entre les deux mondes : vision horrifique, d’une part, et leçon d’harmonie, de l’autre, que délivrait le condamné avant sa fin, celui qui vient de quitter ses pentes escarpées, devient de plus en plus ombrageux et soupçonneux. Il découvre qu’un quart de siècle après la disparition de Jésus, un discoureur venu du nord, de la Turquie actuelle, Saul de Tarse, s’était mis à diffuser une doctrine qui ne contenait aucun des éléments que Jésus s’était évertué à transmettre à ceux qui l’approchaient.

Il ne connaît rien et ne dit rien de l’enseignement de son prétendu maître, au contraire, il se cantonne à diffuser une théorie ou thèse unique qui traverse toutes ses Epîtres et se condense dans I Corinthiens 2,2 où il écrit :

« Je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous

autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »

Là se tient la brèche irrecevable pour celui qui fréquente son socle de découverte et

d’enchantement vieux de plusieurs centaines de millions d’années — Alpes, ère secondaire, 500 millions d’années — et ne peut se ranger à une chimère qui ne respecte pas la réalité et la vie.

L’investigation recommence et il trouve chez Léonard de Vinci une donnée irréfutable

dans ce trait laconique : « Ce sera un jour un crime de tuer un animal, comme c’est un crime de tuer un homme » (voir Armand Farrachi, Les ennemis de la terre, 1999, p. 36)

Un premier pas est fait, mais il faut plus d’envergure à la réponse dont a besoin celui qui

est rodé à scruter un terrain à risque, évaluer les difficultés des parois, les pièges des séracs dans les glaciers, la profondeur des abîmes ou la sûreté des fissures dans lesquelles il plante ses pitons ou ses broches à glace et de nouveau Frédéric Nietzsche se fait utile. Dans son Pardelà bien et mal (1886), une phrase fait mouche :

« Jamais et nulle part on n’avait rien conçu d’aussi effroyable et qui

soulevait autant de problèmes : la suprême horreur qu’est le paradoxe du

“Dieu sur la croix” ».

Dans son autre ouvrage, Contribution à la généalogie de la morale, il qualifie cette

pratique par les expressions que voici, page 209 :

«bestialité de l’idée, paroxisme de déraison, démarche contre nature »

La source de cette fantasmagorie peut enfin être localisée dans un autre passage incisif de l’oeuvre-clé de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra , où son paragraphe sur les prêtres contient la phrase suivante :


« Jusque dans leur discours je flaire encore le violent relent des

sépulcres […] de signes sanglants ils jalonnèrent la route qu’ils suivaient,

et leur folie enseigna que par le sang se prouve la vérité. »


A la fin du livre, une note fait le tour du problème lorsqu’il écrit « Le sang fonde les

Eglises : qu’a donc à faire le sang avec la vérité ? »

 

Ainsi on tombe sur une phrase énorme dans son Par-delà bien et mal — et qui correspond excellemment au support auquel invite le Mont Blanc — page 84 on lit :


« Si on pouvait embrasser d’un seul coup d’oeil, avec le regard ironique et indifférent d’un dieu épicurien, la comédie étrange et douloureuse, à la fois subtile et grossière, du christianisme européen, on ne finirait pas de s’étonner et de rire : ne semble-t-il pas qu’une seule volonté a régné sur l’Europe depuis dix-huit siècles, et que cette volonté

était de transformer l’homme en un avorton sublime ? »

Maintenant que celui qui côtoie allègrement les corniches vertigineuses a acquis la

confirmation que son déplaisir initial était justifié (partagé par des tiers, des inconnus

appartenant à d’autres époques et à d’autres milieux), il est heureux de trouver dans l’œuvre impressionnante du « coloriste inouï » qu’est Matthias Grünewald les mêmes sensations que celles que lui offre son domaine éblouissant des crêtes : admiration, plénitude devant l’harmonie des couleurs, bonheur de sentir la liberté, aisance des gestes, perception de la puissance chargée de mystère qu’est l’infini.

Le coureur de cimes est en présence de deux scènes antinomiques : ténèbres et lumière, avec toute la symbolique qu’elles véhiculent, et se rend compte de la démarche frauduleuse des autorités religieuses d’occident, qui, au lieu de respecter la flèche du temps (La fin des certitudes, Prigogine 2001), et de présenter à l’âme des fidèles de la chrétienté une expression de félicité, lui ont imposé — et avec quelle violente intolérance : guerres, bûchers, Inquisition, cachots — une scène de désolation.

 

Le second tableau du retable d’Issenheim, résurrection/ascension, révèle à l’observateur attentif que l’inversion chronologique qui a présidé à l’organisation des esprits pendant dix neuf siècles, plutôt que de les épanouir et de les libérer, comme y invitait la pédagogie initiatique de Jésus, les a, au contraire, asservis et mis en subordination suivant la méthode du «despotisme sacerdotal » (Reghellini).

Installé sur son belvédère idéal, le Conquérant de l’inutile (Lionel Terray, 1961) se

sachant dépourvu de vertige, tant physique que métaphysique et donc hors d’atteinte de leurs menaces, constate que les théologiens de l’Europe qui est là, à ses pieds, ont suivi les traces des scribes, des pharisiens et des docteurs de la loi que Jésus apostrophait en son temps. La formulation de l’énoncé est précise. Matthieu 23,13 :


« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous

fermez aux hommes le royaume des cieux; vous n’y entrez pas vous-mêmes et vous n’y laissez pas entrer ceux qui veulent entrer ! »

Et mieux, Luc 11,52 dit :


« Malheur à vous, docteurs de la loi, parce que vous avez enlevé la clé de la science, vous n’êtes pas entrés vous-mêmes, et vous avez empêché d’entrer ceux qui le voulaient ! »

Ce n’est donc pas le souci de la vérité qui préside à leur discours et à leurs entreprises mais sur l’Europe a été répandue une spiritualité fausse provoquant la fragmentation


confessionnelle qu’on lui connaît. Et si ladite fragmentation se cantonnait à des divergences d’opinion, la gêne serait faible, mais les millions de victimes qu’ont entraînés ces variantes soulignent l’énormité de l’erreur dont le titre d’un ouvrage allemand décrit tout le programme : Max Nordau, Les mensonges conventionnels de notre civilisation, Leipzig, 1883.

Du plan le plus élevé cette dérive mentale s’exprime, tragiquement sans doute, au plan le plus élémentaire, dans un autre programme qui en matérialise les effets sous le titre du rapport irréfutable du directeur du Museum national d’histoire naturelle à Paris, Jean Dorst, Avant que nature meure , 1970.

Mais la philosophie des sommets, irradiée directement par les photons et les rayons

ultraviolets d’un unique soleil — à l’abri des interférences nocives et « bigarrées »


(Nietzsche) des personnels religieux — se met en complicité avec la réaction des lettrés de la Chine des XVIe et XVIIe siècles qui ne voyaient que fausseté et ruse dans les prêches des missionnaires, accusaient « le Maître du ciel d’être la source de tous les maux » et les inclinait « à se tenir les côtes et à pouffer de rire » (Jacques Gernet, Chine et christianisme, 1982, page 315)

Le second tableau du Retable d’Issenheim aura donc permis de voir que l’artifice

sacrificiel des théologiens est une machination, et que le message de Jésus, lumineux et profond, se suffit à lui-même.

 


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