La question d'un possible " tombeau " de Jésus
A-t-on retrouvé le tombeau de Jésus ? (voir la synthèse présentée par N. Leroy-Mandart). La question suscite évidemment un intérêt passionné… Entre ceux qui rejettent d'emblée l'idée qu'un tel tombeau puisse exister et ceux qui en font une nouvelle certitude, l'espace du débat est possible. Il permet notamment de reprendre la question de la fin de la vie de Jésus et de son devenir au-delà de l'événement de la crucifixion.
Les documents de référence dont nous disposons habituellement, les écrits du Nouveau Testament, et qui sont d'une importance exceptionnelle, même si leur rédaction comporte nécessairement des réinterprétations postérieures aux événements, ne nous livrent pas quantité d'informations, mais quelques éléments qui permettent de mieux apprécier la question d'un tombeau de Jésus.
L'argumentation des réalisateurs du documentaire en faveur de l'existence d'un tombeau de Jésus prend appui sur la mention de l'évangile selon Matthieu d'une rumeur qu'avaient fait circuler les chefs religieux de Jérusalem pour expliquer que le tombeau fut vide : les disciples de Jésus auraient enlevé le corps. Et si les proches de Jésus lui avaient donné une sépulture provisoire pour le ramener, un an plus tard, dans l'ossuaire découvert à Talbiot, demandent les réalisateurs ? D'un point de vue historico-critique, cet échafaudage est extrêmement hasardeux… et exclut d'entrée de jeu l'hypothèse d'une vie de Jésus au-delà de la crucifixion sur le mont Golgotha qui est pourtant à la base de tout le christianisme.
La documentation sur le tombeau de Talbiot ici rassemblée mérite pourtant attention. Remarquons qu'elle ne met pas en question l'enseignement " de l'Eglise ", dans la mesure où celle-ci prend en compte les recherches théologiques qui nous permettent de mieux comprendre les interprétations et représentations, fortement chargées de symbolisme, des écrits bibliques.
Les formulations " dogmatiques " et l'histoire
Sur le plan des faits liés à la résurrection, notons les plus importants :
1. La constatation du tombeau vide (Marc 16).
2. L'annonce, dans le " kérygme " (le noyau de la proclamation, du message au sujet de Jésus) de l'église primitive, de la mort et de la résurrection de Jésus.
3. L'insistance des " récits " d'apparition sur une présence humaine de Jésus. Cette résurrection de Jésus n'est pas à confondre avec une résurrection future qu'envisage Jésus (nous serons comme les anges de Dieu) ou Paul (notre corps sera " spirituel "), mais d'une présence corporelle.
La théorie de l'enlèvement du corps de Jésus par les disciples, évoquée par l'évangile selon Matthieu comme étant une contre-propagande inventée par les grands-prêtres (Matth 28 v. 11 à 15), prise en compte par le documentaire sur les tombes de Talbiot comme un fait historique, appelle les remarques suivantes :
- la constatation du tombeau vide a fait, en son temps, et pendant longtemps, l'objet de vifs débats.
- l'interprétation de l'événement par les responsables juifs consiste à dire que Jésus était mort ;
- il n'y a aucune preuve de cette mort, alors que les fidèles de Jésus annoncent qu'il est vivant.
Le documentaire présuppose qu'il était mort. Et l'est resté. C'est évidemment aller vite en besogne : l'on ne peut régler la question de la résurrection (ou de la non-mort de Jésus) en la niant, sur la base de l'affirmation attribuée aux chefs juifs comme si elle tenait lieu d'argument historique.
Tombeau de Jésus ?
Le tombeau de Talbiot rappelle les noms de personnes proches de Jésus. C'est probablement le seul argument qui milite vraiment en faveur d'un tombeau de Jésus.
Mais comment et pourquoi seraient-ils ainsi réunis ?
Rappelons que la tombe fournie par Joseph d'Arimathée était effectivement à Jérusalem. Il s'agit d'un tombeau digne d'une notabilité jérusalémite. Cette information livrée par les évangiles souligne l'importance que revêt le projet de Jésus aux yeux de personnalités influentes de Jérusalem (constatation que nous avons développée dans notre contribution sur le " projet politique de Jésus ", voir les " Annales " n° 4 de l'Union Protestante Libérale).
L'importance de Jésus, en tant qu'homme public, accueilli à Jérusalem comme messie-roi, puis condamné comme tel, et d'autre part, le fait que Jacques, le frère de Jésus, ait pris la direction de la communauté (juive) des fidèles de Jésus après la dislocation du groupe dirigeant des " douze ", puis des " trois " (Pierre, Jacques le disciple, et Jean), soulignent le caractère dynastique du rôle de Jésus, de sa personne et de sa famille.
Jacques serait justement le chaînon manquant dans cet ensemble. Or, il est le seul membre de la famille dont on peut penser avec quelque certitude qu'il fut enterré à Jérusalem.
De ces constatations et remarques découlent des questions :
- Jésus était-il vraiment mort sur la croix ?
La question a été posée et continue de l'être. Le récit de la passion ne manque pas de souligner que la mort de Jésus est intervenue rapidement, au point que Pilate même s'étonne qu'il soit déjà mort, au moment où Joseph d'Arimathée demande l'autorisation d'ensevelir. La question " était-il vraiment mort ? " se pose avec d'autant plus d'insistance que le tombeau, à la première visite effectuée par des témoins innocents, est vide. A supposer qu'il fut effectivement mort, quel eût été l'intérêt d'enlever le corps de Jésus ? En toute logique, affirmer qu'il est vivant, consiste à affirmer qu'il n'était pas mort !
Qu'est devenu l'homme Jésus, corporellement " ressuscité " ?
- Si Jésus, le " ressuscité ", connaît une véritable vie terrestre (et dans l'hypothèse contraire, il faudrait imaginer une sorte de fantôme circulant à travers les airs… !) après les événements difficiles, il n'a pas pu rester à Jérusalem pour des raisons évidentes de sécurité. D'après le témoignage de Paul (Saul de Tarse) on le retrouve sur le chemin de Damas. A-t-il été plus loin vers l'Est… - à Srinagard ?
Et s'il est mort ici ou ailleurs, hors de la Palestine, aurait-on rapatrié les ossements à Jérusalem ? Pour les rassembler à d'autres proches, morts où et quand ? Il sera pratiquement impossible de répondre avec quelque certitude.
On ne peut manquer d'évoquer un événement d'une importance capitale pour le peuple juif et les chrétiens de Palestine, la " guerre juive " (années 67 à 70) qui aboutit à la destruction de Jérusalem et du temple, aux massacres, à la dislocation ou l'exode de l'église judéo-chrétienne de Jérusalem. Il est bien possible que Jésus, toujours dans l'hypothèse d'une résurrection corporelle, n'était plus " en vie " à ce moment-là. Au-delà de cette guerre, restait-il à Jérusalem suffisamment de proches de Jésus pour rassembler ou rapatrier éventuellement les ossements de la famille ?
Quelques failles dans l'argumentation des réalisateurs du documentaire :
Le documentaire avance quelques arguments faciles qui enlèvent au sérieux que l'enquête présente par ailleurs. Citons notamment :
- La référence à la généalogie de Jésus d'après Luc, qui serait censé être celle de Marie, est purement fantaisiste.
- Si Jésus a pu avoir un ou des enfants, - avec Marie-Madeleine, pourquoi pas ? - pourquoi y aurait-il dans le tombeau les restes que d'un enfant ? Dans quelles circonstances serait-il mort ?
Plus de clarté et un peu plus de courage
Enfin, nous sommes en droit d'attendre un peu plus de clarté sur l'ensemble de ce dossier que les réalisateurs ont le mérite d'avoir mis à la disposition du public. Ceux qui, pour des raisons parfois opposées, ont eu intérêt à étouffer la découverte, ont de leur côté à répondre à certaines questions :
- Pourquoi a-t-il fallu tant d'années et l'opiniâtreté de reporters pour faire sortir de l'ombre des pièces qui méritent tout de même attention ?
- A-t-on pris suffisamment de mesures pour que d'autres investigations scientifiques soient faites ?
D'une manière plus générale, nous constatons que le libre débat qui pourrait faire évoluer des positionnements dogmatiques gêne les institutions qui ont véhiculé leurs positions comme si elles étaient des vérités immuables. Au nom de la vérité, qu'ils aient un peu plus de courage !
Il nous faudra sans doute un temps d'attente pour en savoir plus sur les ossuaires de Talbiot...
Nous affirmons, quant à nous, la pleine humanité de Jésus et nous nous imprégnons de son exemple.
Des dogmes tomberaient-ils ? Il nous reste l'exemple de la foi de Jésus. Il nous reste son enseignement et l'exemple de son engagement :
Nous sommes invités à croire en un Dieu présent, source de notre force et de notre intelligence qui nous rendent capables de construire un vivre-ensemble où s'expriment à la fois la justice (sur le plan du grand maillage interhumain, relationnel, y compris sur le plan de ce que l'on appelle aujourd'hui l'organisation économique), mais aussi l'amour-charité qui regarde avec compassion l'humanité là où elle faillit ou souffre (ce que la justice a de la peine à faire à elle seule), et agit pour que cette humanité-là puisse être, elle aussi, une digne expression de la volonté créatrice de Dieu.
Considérons que dans cet ensemble, chacun est important, que cet ensemble n'existerait pas sans la richesse et la force de toutes les composantes particulières. Considérons que, sans les maillages de la société, de nos diverses communautés de vie et d'action, sans cette humanité qui se construit, le tout un chacun n'existerait pas.