Giordano Bruno,
En 1884, un astronome-académicien belge, Charles Lagrange (1851-1932), publie dans la revue de l’Observatoire de Bruxelles « Ciel et terre » une brève biographie de Galilée où il déplore qu’à l’issue des interrogatoires de l’Inquisition « l’on vit la première gloire scientifique de l’Europe ne pas hésiter à répudier ses convictions les plus chères » et plus loin Lagrange ajoute en regrettant qu’ « un génie intellectuel de premier ordre fut étouffé par un caractère médiocre »Quatre ans plus tard, en 1889, Lagrange rédige un nouvel article relatif à cette époque extraordinaire du 16e siècle, laquelle, dans l’ordre scientifique, a suivi Copernic, vu Kepler et préparé Descartes, Pascal et Newton. Inclus dans ce courant, il évoque Giordano Bruno – 1548-1600 – qui fut « un très puissant esprit, cherchant sincèrement la vérité scientifique et qui l’entrevit par la seule force de son génie ».A l’inverse de Galilée, notre astronome relève chez Bruno, devant le tribunal de l’Inquisition toujours, « cette courageuse abnégation qui lui fit préférer la mort au désaveu de ses convictions ».Celles-ci – développées dans les nombreux ouvrages (une quarantaine) publiés par Bruno traitant de philosophie, d’astronomie, cosmologie, histoire et poésie – établissent que sa préoccupation essentielle était la recherche de la connaissance, la compréhension et l’approche de la vérité à la fois intérieure et extérieure à l’homme.L’élimination physique d’un tel individu – exécuté par le feu sur un bûcher – par une organisation sacerdotale, pose alors la question de la validité du jugement et de l’autorité d’un pareil système. Ses objectifs ne sont manifestement pas les mêmes que ceux du condamné qui se soucie de la Réalité tandis que lui opère par intolérance et par domination (Louis Rougier, Du Paradis à l’utopie).Ce contexte suggère spontanément un parallèle entre un autre diffuseur de vérité, un certain Jésus de Nazareth et G. Bruno.Schématiquement, l’un et l’autre ont œuvré dans le monde des idées, délivrant un message, un enseignement pour le premier et cherchant le savoir, la science véritable pour le second ; les deux visant l’épanouissement de la liberté de l’auditeur qui sait comprendre. Au terme de leur parcours, les deux également connurent un destin tragique.Si l’on s’en tient à la période des exposés, sous forme de paraboles, que fit Jésus dans les campagnes et les cités qu’il a traversées, on remarque une problématique constante à laquelle il se réfère en invitant son auditoire à une recherche fondamentale qu’il définit par l’expression « Royaume des cieux » ou « Royaume de Dieu » ou Ciel ou Royaume tout court.Dans les histoires, ou comparaisons qu’il utilise, il dirige les esprits vers le sens qu’elles recèlent et le texte de Matthieu lui fait dire précisément : « Vous donc écoutez ce que signifie la parabole du semeur ». Dépassant les ronces, les rocailles et le sol aride, il conclut par la bonne terre en déclarant que « celui qui entend et comprend porte du fruit » à condition qu’épines et sol pierreux – les soucis du siècle, les séductions des richesses – n’étouffent pas la parole.Ailleurs il met en garde contre les doctes et les lettrés qui « ferment aux hommes le royaume des cieux, n’entrent pas eux-mêmes et ne laissent pas entrer ceux qui le voudraient », Matthieu 23, 13. Sous un autre angle, – Luc 11, 52 – il reproche aux légistes d’ « enlever la clef de la science » interdisant ainsi à l’homme de devenir un roi à l’intérieur de lui-même (Erasme, Premier livre des colloques) capable de cheminer selon des principes divins : intégrité, vérité, dignité, justice – justesse – aux antipodes des intrigues, machinations, fourberies ou autres scélératesses cultivées par les « aveugles ».L’objectif de l’instructeur n’est donc pas d’instaurer un rituel, un cérémonial ni une doctrine rédemptrice par un sang purificateur, mais d’ouvrir les consciences des êtres, les « guérir » pour les affranchir par l’indépendance de leur esprit.Ce programme, cet art de vivre, en pleine Renaissance, G. Bruno les a vécus en fonction de son intuition d’appartenir à une Totalité, un Tout générateur de formes achevées et autonomes : minéraux, végétaux, animaux, hommes.Il le dit clairement dans Cause, principe et unité étant conscient d’être issu de la Mystérieuse intelligence directrice de l’univers.Sa biographie atteste qu’il a vécu cette dimension de façon exceptionnelle et a démontré par l’indépendance de son évolution et de ses ruptures le précepte de Matth. 23, 8 : « N’appelez personne sur la terre, père, directeur, maître ».Pour le situer dans l’espace et le temps, G. Bruno est né en 1548 à Nola près de Naples et mort en 1600, brûlé vif à Rome par décision du Saint-Office.L’absolutisme de l’époque, condamnant ses idées et ses positions, l’a placé en désaccord avec celles de l’autorité en place : l’Eglise de Rome. Pour son adhésion au système de Copernic et sa raillerie féroce de tous les dogmatismes, la traque des agents de l’Inquisition ne s’est jamais interrompue et, sous cette menace, son existence s’est muée en un long périple à travers l’Europe.En 1565, il embrasse la vie religieuse en entrant dans l’Ordre des Frères Prêcheurs (Dominicains) qui le mène au doctorat en théologie, en 1575.Suspect d’hérésie, il doit fuir Rome en 1576 et quitte l’habit en gagnant Venise.1578 le voit dénoncé à l’Inquisition et il se réfugie à Genève où il s’allie au calvinisme. Mais quatre mois suffisent pour l’obliger à le quitter car il trouve Genève aussi intolérante que Rome. Dans L’Expulsion de la bête triomphante, publié en 1584, il consigne ses réactions et se moque des rivalités entre les différentes confessions, « ces sectes ennemies qui s’accusent et se condamnent réciproquement ».A Toulouse en 1579, il est tranquille pendant deux ans, acquiert le titre de magister artium et commente Aristote, R. Lulle et assimile les auteurs de la Tradition hermétique. Toujours turbulent, l’Inquisition se rapproche et il part pour Paris où il devient le philosophe attitré de la Cour, Henri III s’intéressant à ses vues cosmologiques.L’audace de ses développements produit de nouvelles hostilités et il embarque pour Londres en 1583.A Oxford, les docteurs l’évincent pour ses positions novatrices mais la reine Elisabeth Ire le protège et, de 1583 à 1585, il peut travailler. Il publie Le Banquet des cendres, L’Infini, l’univers, les mondes. Dans ce dernier volume, il développe sa pensée : l’organisation du monde ne se conçoit pas sans une dimension transcendante car Dieu est intérieur aux choses et anime chaque particule.Une vision aussi large le rend très critique à l’égard de la hiérarchie despotique du Vatican dont il décrit l’ « asinité » dans La Cabale du cheval Pégase, c’est-à-dire la bestialité, ignorance et folie des « tenants de l’abêtissement qui n’en ont pas fini de braire ».En 1585, il publie Des fureurs héroïques, gerbe de philosophie, poésie, réflexion éthique. A la fin de l’année, ses idées attirant toujours la foudre, il gagne l’Allemagne où il séjourne à Wittenberg et sympathise avec les luthériens.De 1588 à 1592, il vit à Prague, haut lieu de l’ésotérisme, et rédige une nouvelle série d’ouvrages sur la magie, De Magia, et sur Raymond Lulle (1235-1315, philosophe, alchimiste et théologien).Au cours de l’année 1592, un noble vénitien, Giovani Mocenigo, l’invite à Venise désirant apprendre l’art de la mémoire et Bruno, imprudemment, retourne en Italie où par traîtrise Mocenigo le livre à l’Inquisition qui le charge d’une kyrielle de griefs : sa défense de la thèse de l’univers infini et de la pluralité des mondes et sa réfutation des canons de l’orthodoxie religieuse.En 1593, il est transféré à Rome où, dans un procès interminable, interrogatoires, question, accusations se succèdent pendant huit ans.Le 17 février 1600, Clément VIII ordonne que l’accusé, déclaré hérétique, soit livré à la justice du bras séculier qui l’exécute par le feu du bûcher au Campo dei fiori – Champ des fleurs.Face aux recherches qui ont animé G. Bruno, ce n’est certes pas le souci de la vérité qui obsède le système dictatorial du Vatican mais l’instauration de « la machine de coercition la plus effroyable de l’histoire qui a produit des millions, des dizaines de millions de victimes », France Inter, 14 avril 2004.L’affranchissement qui sourd de l’enseignement de Jésus est tout aussi incompatible avec la doctrine d’asservissement de l’Eglise catholique apostolique et romaine.(Voir l’excellent travail d’E. Drewermann, Le Testament d’un hérétique ou la dernière prière de Giordano Bruno, Fayard, 1994).Philippe KAH
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