Observations sur " L'Intelligence inconnue enfouie sous l'opacité du monde "

Publié le par UPL / Philippe Kah

Observations sur " L'Intelligence inconnue enfouie sous l'opacité du monde " (Raymond Abellio, La structure absolue)

par Philippe Kah

 

L'exposé qui suit repose sur une boutade faite au président Winstein à l'égard des divinités que présentent les livres sacrés et dont les adeptes se détruisent entre eux depuis des siècles : juifs, chrétiens, musulmans. Si ces autorités suprêmes avaient réellement une envergure infinie, absolue, éternelle, elles se fondraient en une seule et ne provoqueraient pas les hécatombes de dizaines de millions d'individus qu'atteste l'histoire - religieuse - de l'Occident.
La boutade en question s'appuie sur une formule d'un des livres de Raymond ABELLIO , publié en 1965, sous le titre : La Structure absolue, dans lequel, page 86, il évoque " cette Intelligence inconnue enfouie sous l'opacité du monde ".
L'intérêt, le souci, la recherche de la réalité, du Réel - ou de la vérité - se trouvent bien mieux satisfaits par un tel énoncé que par celui de la description d'un dieu menaçant, belliqueux, et exclusif, fort peu transcendant dans sa manière de traiter les relations diplomatiques ou les problèmes humains.
Par ailleurs, comme la connaissance évolue et progresse au fil du temps, les données disponibles il y a trois mille ans ne pouvaient avoir, objectivement, le caractère péremptoire qu'on rencontre dans les oracles qui viennent du ciel alors qu'à la fin du XXe siècle, on est encore dans le doute relativement à cette notion du Réel puisqu'un physicien éminent a pu dire :
" Comment pourrai-je jamais me forger une idée sensée du vaste monde si je refuse toujours de franchir les frontières sûres de mon pays ? " (p. 87) puis " Les principes fondamentaux de la théorie quantique sont la vraie clef des descriptions du réel fournies par la physique contemporaine… Mais, la théorie des champs quantiques, et donc toute la physique contemporaine, n'ont fait que reculer le point d'application du problème fondamental " (Bernard d'ESPAGNAT, A la Recherche du Réel, 1981).
Si la connaissance fondamentale est en devenir à notre époque, elle ne pouvait être définitive dans un passé lointain. Raymond ABELLIO, quant à lui, est un polytechnicien qui a vécu de 1907 à 1987 et, après Polytechnique, a terminé l'Ecole des Ponts-et-Chaussées, en 1930.


A cette époque, il s'intéresse aux idées révolutionnaires et entreprend une carrière politique jusqu'à la guerre. A l'issue du conflit, il abandonne tout engagement politique et aborde une carrière de romancier où il explore la gnose, les données de la Tradition par une démarche épistémologique en interrogeant la Kabbale, le Yi-King et l'ésotérisme (alchimie, astrologie).
Les titres de ses romans suggèrent la nature de ses explorations :
- Vers un nouveau prophétisme,
- La fosse de Babel,
- Les yeux d'Ezéchiel sont ouverts,
- L'Assomption de l'Europe,
- La Bible document chiffré,
- La fin de l'ésotérisme.

Dans La Structure absolue, son regard sur la notion de " monde " le porte à englober la totalité de ses manifestations lesquelles concernent deux données : celle d'infini et d'universel qui reposent toutes deux sur le socle de tout l'édifice scientifique. Mais le terme de science ne satisfait par ABELLIO car il la pose comme uniquement analytique alors que la connaissance implique une dimension synthétique.
La science établit des médiations entre le monde et la conscience alors que la connaissance est prise directe de la conscience sur le monde et pour que cette perspective puisse aboutir, il introduit un terme qui permet d'appréhender l'ensemble des potentialités que recèle le monde : celui de transcendance. Page 14, il écrit :
" L'ego transcendantal bien au-delà des catégories de la logique formelle, n'est pas comme l'ego banal une sorte d'affirmation distraite du Moi, il est la prise de conscience de la conscience même, un pouvoir vécu, un acte premier qui exige, pour être assumé, une ascèse intellectuelle dont le moins qu'on puisse dire est que sa voie est moins démonstrative qu'intuitive et même illuminative ".
" Dans un être donné, l'émergence de ce pouvoir n'a rien à voir avec le savoir scientifique accumulé : Heidegger dirait qu'elle est de l'ordre ontologique, non de l'analytique ".
Elle est liée à un niveau de connaissance, non de science. Celle-ci cherche à établir partout des distinctions, des oppositions, elle est réductrice, la connaissance, quant à elle, voit partout des complémentarités, elle est intégratrice.
Ce constat établi, ABELLIO note que les intuitions de la conscience transcendantale - bien qu'immédiate comme toutes les intuitions - sont situées en quelque sorte au-delà de la science, elles sont le fruit d'une science intégrée, incorporée, qui n'a pas plus besoin d'analyser et de déduire que nous n'avons besoin de consulter un manuel de physiognomonie pour lire un visage connu - c'est une science devenue connaissance.
C'est ce nouveau type de validité que nous appelons à l'appui, non plus du concept mais de l'idée de Structure Absolue : cette idée ne peut surgir valablement que pour une conscience transcendantale. Et pour formuler la dimension concrète de son examen, ABELLIO pose la question :
" Pourquoi l'intelligence et la conscience seraient-elles moins universelles que la gravitation ? "
Cette image renseigne immédiatement sur la nature du champ dans lequel il se propose d'œuvrer, on aperçoit l'horizon vers lequel il s'engage : " l'opacité du monde " inclinant à se mettre à l'écoute du contenu de ce monde : macrocosme et microcosme, et il signale précisément :
" notre ouvrage paraîtra ainsi se situer au confluent de deux courants que rien ne semble pourtant destiné à rapprocher, celui d'une certaine pratique husserlienne - philosophique - et celui de la tradition ésotérique pour laquelle ce postulat est un dogme indiscuté ".
Inévitablement, la mention de l'ésotérisme a entraîné pour le polytechnicien nombre de critiques et de malentendus qu'il réfute néanmoins adroitement et avec justesse :
" On a voulu me faire passer pour un ésotériste 'pur', alors que l'ésotérisme ne fut jamais pour moi qu'un appui ou un palier dans une montée plus ou moins tâtonnante. Assurément, je crois à l'existence d'une tradition cachée, unique et universelle, vieille comme les siècles, dans laquelle s'enracinent toutes les religions et tous les symboles. Bien que les textes ou les récits qui nous la transmettent ne nous soient parvenus que voilés ou amputés, leur ensemble n'en possède pas moins une force de conversion incontestable qui peut être d'un précieux effet sur les esprits encore encombrés du fatras des religions socialisées et moralisantes ".
L'expression est forte mais en l'examinant de façon impartiale, il y a moyen de constater - au fil du temps et dans l'espace - que le fatras des religions socialisées a formé un écran empêchant l'accès à l'Intelligence inconnue qui imprègne le monde.

Le présent document permet de relever la marque, comme celle d'un chamois dans la neige, ou l'impact, de l'Intelligence inconnue sur un fragment d'univers d'où cette photographie ne doit pas être regardée de façon statique mais dynamique parce que sur le plan physique, le soleil - agent transmetteur de l'énergie qui nous arrive du système solaire, de la galaxie, du cosmos - permet au phénomène de la vie de se manifester à la surface de la planète Terre. La prise de vue est faite au pied du col de Saverne, à la hauteur de l'usine Kuhn dans la direction de la ville, du sud.
La clef du document se révèle par l'ombre portée des poteaux du parking Kuhn sur le revêtement de la route.
Cette surface plane permet donc la manifestation, par le contraste ombre et lumière, du rayonnement solaire composé de chaleur, de photons, de rayons ultra-violets et de particules cosmiques. Ce flux, ou ce champ d'énergie, atteint simultanément et indifféremment les clochers des trois sanctuaires qui ferment l'horizon du panorama : à gauche l'église romane du XIIe siècle, au centre la flèche du temple protestant, et la synagogue à droite.

Lorsque l'on prend conscience du fait que les arbres, les maisons, les roses de la roseraie de ce cliché sont intégrés dans le même champ corpusculaire que les trois édifices religieux, aucun des trois ne peut prétendre à un avantage ou une priorité quelconque sur les deux autres - puisqu'ils sont fréquentés par des fidèles aussi mortels les uns que les autres.
Sur le plan cosmologique, il est donc évident que les divergences, les incompatibilités et surtout les conflits avec leurs millions de victimes qu'ont provoquées - et continuent de provoquer - ces confessions distinctes n'ont pas de sens et ne sont pas justifiables parce que " on ne peut toujours pas répondre aujourd'hui à la question de la création du monde " (Jean E. CHARON , Vingt-cinq siècles de cosmologie, p. 198).
On pourrait dire avec Castaneda, anthropologue argentin, que les autorités religieuses empêchent de VOIR - voir juste, ce qui épargnerait fanatisme et ostracisme - voir pour prendre conscience du Réel en se conformant à SES normes à lui et - entre autres - ne pas endommager et détériorer la planète par une voracité inconsidérée.
Dans son livre, Voir, Les enseignements d'un sorcier yaqui, 1973, il rapporte :
" Au cours de ce second cycle d'apprentissage don Juan s'attacha surtout à m'enseigner comment " voir" . Il semble bien que son système de connaissance appelait une différence sémantique entre " voir" et " regarder" , pour exprimer deux façons distinctes de percevoir. " Regarder" concernait la manière ordinaire par laquelle nous sommes habitués à percevoir le monde, alors que " voir" supposait un processus extrêmement complexe grâce auquel " l'homme de connaissance" pouvait " voir l'essence" des choses de ce monde ".
Comme ABELLIO le dit à plusieurs reprises, l' " essence des choses de ce monde " est d'ordre transcendantal lequel, se réalisant dans l'homme, produit l'harmonie et non la guerre. Au vu de l'Histoire qui atteste qu'elle se renouvelle irrémédiablement, on peut induire la persistance d'un défaut dans la trame des textes fondateurs parce que, incontestablement, les trois religions du livre mentionnées plus haut ne sont pas exemptes d'incitations aux représailles, à la vengeance, à l'éradication par massacre. De plus, si d'aventure le vent cosmique se mettait à souffler en tempête à la vitesse de la lumière sur les trois églises de la petite ville de Saverne, il n'en resterait pas pierre sur pierre et leurs constructeurs seraient tenus de se rendre au constat de J. Krishnamurti :
" Religions, sectes, groupes, théologies, tout cela finit par devenir fatigant, misérable et laid. Le monde où je vis est un coin du monde qui est tout le monde. En prenant profondément conscience de ce fait, nous sommes tous 'un' ". (Entretiens de Saanen, en Suisse, été 1980).
En quelques traits, le regard extérieur d'un lama tibétain permet de discerner la nature du problème :
" S'il y a une sagesse dans les enseignements sacrés, alors il ne devrait jamais y avoir de guerre. Aussi longtemps que l'on continue la guerre, que l'on essaie de se défendre ou d'attaquer, l'action n'est pas sacrée ; elle est profane, dualiste, c'est la situation d'un champ de bataille. Il ne faudrait tout de même pas attendre des grands enseignements quelque chose d'aussi simpliste ". (Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, Au-delà du matérialisme spirituel, p. 118).
En scrutant davantage et en approfondissant la problématique religieuse occidentale, on fait la rencontre du professeur Louis ROUGIER qui, dans son étude Du Paradis à l'Utopie (1979) remarque que :
" L'Eglise a hérité de la Synagogue son dieu exclusif et jaloux. Elle a lancé deux mots, tout gonflés de larmes et de sang, que l'Antiquité païenne n'avait pas connus : anathème et hérétique. Après avoir, avec saint Paul, proclamé l'égalité et la liberté des enfants de Dieu, elle a introduit dans les sociétés occidentales une discrimination plus redoutable que toute ségrégation nationale ou raciale : celle des croyants d'une part, et, d'autre part, celle des juifs, des infidèles, des schismatiques, des hérétiques, des incrédules. Le judaïsme est toléré comme religion témoin, mais dans une situation humiliée. Les infidèles récalcitrants doivent être convertis par la force, comme le furent les Saxons par Charlemagne. Les hérétiques doivent être retranchés de la communauté des fidèles par l'excommunication et de la société des vivants par la mort confiée au bras séculier. Les persécutions des chrétiens par les chrétiens, les querelles des sectes, les guerres de religion déversèrent sur le monde une violence physique et idéologique que le monde antique n'avait pas connue. " (p. 86).
S'il est instructif de voir de façon concrète et précise comment les " gardiens de la foi " - catholique apostolique et romaine - exercent la gestion de leur entreprise, la démarche devient définitivement explicite lorsque l'on voit ces autorités traquer la pensée dans son effort vers la vérité.
Ainsi, Geoffroy VALLEE, né à Orléans en 1550, publie La Béatitude des Chrestiens ou le fléo de la Foy, en 1573. Il est pendu - puis brûlé - le 9 février 1574 à Paris.
La densité de cet ouvrage, qui compte quinze pages, devait être jugée suffisamment importune et gênante pour qu'elle ait entraîné l'élimination de son auteur. Il considère que :
" Le vray homme, qui a la sapience, est au milieu d'entre eux - les autres qui croient, les Papistes - comme celui qui vit et connaît leur erreur et défaut. Le croire est engendré en eux pour leur ignorance par foy et peur ou crainte qu'on leur donne. Ainsi la foy n'est faute que de congnoissance car où est la congnoissance, la foy est morte et n'a aucun lieu.
Donc le pauvre chrestien se peut bien dire misérable entre tous les hommes de la terre, de ce que son salut, paradis, repos, heur (chance), béatitude, félicité, est fondée sur ignorance et mescongnoissance qui est son croire et sa foy. Et toutesfois disent tousiours qu'ils savent et congnoissent : mais c'est un savoir de beste ou perroquet, ils ne les font que proférer et paroller sans intelligence, avec la crainte qui tousiours les accompagne et entretient ".
(page 13).
Quelques années plus tard, Giordano BRUNO, né en 1548, est également liquidé physiquement, brûlé à Rome le 17 février 1600.
D'une exceptionnelle vitalité physique et intellectuelle, il parcourt l'Europe et ses cours royales dans une quête constante de la Vérité, du Réel, de l'Intelligence inconnue qu'à sa manière il désigne par la " mystérieuse intelligence directrice de l'univers ".
Sa raillerie féroce de tous les dogmatismes, sa réflexion cosmologique tendue vers l'infinité des mondes, sa recherche passionnée de la maîtrise des mécanismes de l'imagination font la fécondité d'une œuvre qui se présente comme un sommet virtuose de l'humanisme de la Renaissance.
Ses trente-neuf livres qui sont une chasse au vrai, au juste, au sens existentiel voulant " percer à jour l'alphabet utilisé par Dieu " culminent dans L'Expulsion de la bête triomphante qui est une rupture avec l'ethnocentrisme chrétien où il se moque des rivalités entre les différentes confessions - catholique, calviniste, luthérienne - " ces sectes ennemies qui s'accusent et se condamnent réciproquement " p. 130.
Il ridiculise l'espoir d'un retour christique et traite les théologiens de pédants parce que " lorsqu'on découvre l'infinité du monde, toute timor domini s'évanouit ".
Au siècle suivant, un certain Ferrante PALLAVICINO a la tête tranchée en 1644, à 26 ans, pour avoir écrit Le Divorce céleste, causé par les désordres et les dissolutions de l'Epouse romaine, et dédié à la simplicité des chrestiens scrupuleux.
L'ouvrage traduit et publié à Cologne en 1696, fait état des dérèglements, hypocrisies, infidélités de l'Eglise de Rome au Sauveur qui demande à son souverain Père de lui accorder le divorce d'une telle épouse.
Bien naturellement, toutes les éditions des œuvres de PALLAVICINO furent mises à l'index.
Cette méthodologie administrative ne s'arrête pas au 17e, au 18e au 19e ni au 20e siècle puisqu'en 1907, Alfred LOISY est excommunié pour ses travaux critiques, historiques et exégétiques. Il n'en poursuivra pas moins une carrière brillante au Collège de France pendant 27 ans.
Dans l'un de ses ouvrages, on trouve une synthèse remarquable du canevas sur lequel est tissée la doctrine chrétienne. LOISY écrit :
" tout rite, même le plus grossier, même le plus absurde, même le plus cruel, et qui n'était rien de tout cela pour ceux qui l'ont adopté et conservé, se maintient, une fois établi, et se perpétue par la force de la tradition ; il changera de sens au besoin, mais il subsistera, considéré comme un élément de l'ordre social et un principe essentiel de la religion. Il a fallu cette puissance de la tradition religieuse pour faire du sacrifice d'un être vivant, rite magique par sa nature et dans son idée première, un moyen régulier de communion et de propitiation divines ; pour le conserver dans la religion israélite, même quand la notion de Dieu rendait superflues de telles pratiques et semblait plutôt les exclure ; pour en pousser au moins l'idée jusque dans la théologie chrétienne, qui s'est ingéniée à trouver dans la mort du Christ une immolation supportant toute l'économie du salut. " La religion d'Israël, p. 103, 1908.
Si les textes religieux ont produit une multiplicité d'interprétations avec, comme corollaire, une multiplicité de groupes confessionnels aux potentialités conflictuelles indéfinies, c'est que ces textes présentent un défaut de cohérence, de justesse, de fiabilité voire de science véritable et s'ils reposent sur une trame aux fibres grossières, absurdes, cruelles, leur résultante chaotique va sans dire.
Pour sortir de la fondrière, ABELLIO permet de prendre de l'altitude, de VOIR par-delà les machinations et les imprécations sectaires, de s'arrêter à une référence irrécusable par le contenu d'un passage de sa Structure absolue :
" Tout se passe comme si le monde était, en permanence, devant l'homme, comme un pédagogue ou un tuteur proposant un enseignement, un jeu ou une énigme, en sorte que toute perception apparaît comme le produit de la rencontre de deux intentions et non le fruit d'une seule. " (p. 85).
Le monde comme pédagogue jouant le rôle d'une grille de lecture est une précieuse suggestion et apporte le sens - direction - de la lecture à effectuer.
D'instinct, des " primitifs " ont vu, senti, appliqué cette démarche puisqu'ils se passent d'amphigouri dialectique, politique, idéologique, théologique, sociologique et s'expriment avec les accents d'une sagesse authentique et expérimentale :
" Il est temps que les Indiens fassent connaître au monde ce qu'ils savent… sur la nature et sur Dieu. Je vais donc vous dire ce que je sais et qui je suis. Vous feriez bien de m'écouter. Vous avez tellement à apprendre ! Dieu a tout créé d'une manière si simple. Nos vies sont très simples. Nous faisons ce que nous voulons. La seule loi à laquelle nous devons obéir est la loi naturelle, la loi de Dieu. Nous n'en reconnaissons aucune autre. Nous n'avons pas besoin de votre Eglise. Les Black Hills sont notre Eglise. Nous n'avons pas non plus besoin de votre Bible. Notre Bible ce sont le vent, la pluie et les étoiles. Le monde est une bible ouverte, et nous autres, Indiens, l'étudions depuis des millions et des millions d'années. Nous avons appris que Dieu dirige l'univers, et que tout ce qu'Il a créé a reçu la vie. Même les pierres sont vivantes. Lorsque nous les utilisons dans nos loges de sudation, nous leur parlons, et elles nous répondent. " (Voix des sages Indiens, Mathew King, Sioux Oglala, 1994, p. 14).
Les réponses que donnent les pierres interrogées par les Amérindiens vont à l'encontre de la conduite, du style de vie des Visages pâles, elles sont en désaccord radical avec leur " esprit du capitalisme " et leur libéralisme économique.
Point de galimatias technocratique dans leur discours qui est sans approximations mais précis et lucide :
" Lorsque les gens ne respecteront plus rien de ce qui existe et n'exprimeront plus leur gratitude au Créateur, alors toute vie sera détruite, et la vie humaine sur cette planète touchera à son terme. Voilà ce qui risque d'arriver aujourd'hui, et nous sommes tous responsables. Chaque être humain a le devoir sacré de veiller sur la santé de Notre Mère la Terre, parce que c'est d'elle que provient toute vie. Afin d'accomplir cette tâche, nous devons reconnaître l'ennemi - celui qui se trouve à l'intérieur de chacun de nous. Nous devons commencer par nous-mêmes. Nous devons vivre en harmonie avec le monde naturel et prendre conscience que sa surexploitation ne peut conduire qu'à notre destruction. Nous ne pouvons plus sacrifier le bien-être des générations à venir à la recherche du profit immédiat. Nous devons nous plier à la loi naturelle, ou subir les conséquences de sa rigueur " (Léon Shelnandoah, Iroquois, p. 15).
Au début de notre ère le " Fils de l'Homme " était manifestement branché sur la même fréquence du Grand Esprit que les Amérindiens puisqu'il a pu conseiller :
" Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la rouille détruisent, et où les voleurs percent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. " (Matth. 6, 19-21).
Il y a deux mille ans que cette donnée a été exprimée, diffusée, répétée mais trop peu d'auditeurs l'ont comprise et les doctes, clercs, érudits, casuistes ont préféré pendre, brûler, décapiter ceux qui parvenaient à lire les œuvres de l'Intelligence inconnue - ou Dieu - qui a été confisquée.
D'ailleurs, après le premier conflit mondial, Albert SCHWEITZER avait bien perçu l'incohérence des programmes de la spiritualité occidentale en parlant de " faillite, d'échec et de fiasco de la civilisation " dans son ouvrage La Civilisation et l'éthique, traduit de Kultur und Ethik, 1923, en 1976.
Pour l'heure, dans cette même optique, il va sans dire que les curseurs sont suffisamment avancés pour démontrer que la théorie de la croissance, la poursuite du progrès sont mal orientées et l'effet de la cécité des Visages pâles va les amener à se planter, et bien.

Philippe Kah

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