"Foi et sciences"1
Premier colloque - 4 octobre 2003
« Foi et Sciences : Questionnements réciproques »
Dans son Essai "Vérité et mensonge au sens extra-moral", Friedrich NIETZSCHE écrit en 1883 :
"Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l'univers répandu en d'innombrables systèmes solaires scintillants, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la plus orgueilleuse et la plus mensongère minute de l'« histoire universelle ». Une seule minute, en effet. La nature respira encore un peu et puis l'astre se figea dans la glace, les animaux intelligents durent mourir. - Une fable de ce genre, quelqu'un pourrait l'inventer, mais cette illustration resterait bien au-dessous du fantôme misérable, éphémère, insensé et fortuit que l'intellectuel humain figure au sein de la nature. Des éternités durant il n'a pas existé ; et lorsque c'en sera fini de lui, il ne se sera rien passé de plus. Car ce fameux intellect ne remplit aucune mission au-delà de l'humaine vie. Il n'est qu'humain, et seul son possesseur et producteur le considère avec pathos, comme s'il renfermait le pivot du monde. Or, si nous pouvions comprendre la mouche, nous saurions qu'elle aussi nage à travers l'air avec ce pathos et ressent en soi le centre volant de ce monde." (Ed. Aubier-Flammarion, 1969)
Nous ne citons pas Nietzsche pour jeter une considération négative sur le savoir. Je suis, au contraire, extrêmement friand de savoir scientifique. Si cette affirmation relativise tout savoir, Nietzsche montre bien que ce savoir est relatif à l'espèce humaine et n'a pas de conséquence fondamentale dans l'univers, si ce n'est d'éclairer l'espèce humaine sur elle-même.
Plus d'un siècle plus tard, les connaissances avancées des sciences permettent à l'être humain d'intervenir en profondeur sur la vie au point de transformer les données de départ. La place de l'homme change-t-elle pour autant ? Si, d'ici quelques milliards d'années notre système solaire se refroidit et la vie se fige, comme le pensent les scientifiques, Nietzsche garde raison et sa fable aura été prophétique.
Dans une telle perspective, n'est-ce pas la foi qui garderait la tête haute? La foi qui permet d'espérer que nous participons d'une réalité qui va bien au-delà de ce que notre intelligence peut concevoir?
Mais si le savoir de la science et le savoir de la foi peuvent, l'une induire ce que l'on appelle le progrès, l'autre laisser entrevoir un salut au-delà des contingences de notre condition, elle contribuent, l'une et l'autre, la science et la foi, à mieux comprendre la réalité de la vie, humaine en particulier. Je pose ceci comme un théorème - à vérifier, s'il y a lieu.
Toujours est-il que la question des rapports entre foi et sciences se pose. Aujourd'hui, on se plaît à en souligner la radicale différence : l'objet des sciences étant la réalité saisissable, celui de la foi un Dieu qui reste insaisissable et dont l'existence ne peut être démontrée.
Mais l'opposition est-elle aussi radicale ? L'une et les autres sont-elles condamnées à évoluer dans un monde radicalement clos et séparé? Ce serait le cas, si les sciences se suffisaient à elles-mêmes, comme on le pensait longtemps. Mais est-ce encore le cas aujourd'hui ?
"La somme des connaissances augmente, mais le sens, personne ne le pense" - dit un scientifique qui en appelle à une réflexion sur l'existence, le devenir de la vie et de l'univers Le questionnement des sciences ouvre un horizon toujours plus vaste, où la foi garde toute sa légitimité.
Jusqu'à quel point, cependant? Les sciences encouragent-elles à la foi, notamment lorsqu'elles buttent sur le hasard - sans définir d'emblée l'objet de cette foi et lui donner un contenu qui serait de l'ordre de la vérité établie de façon mathématique et vérifiable de façon expérimentale?
Il nous faut rappeler que la foi enseignée pendant longtemps par l'Eglise en termes de dogmes était considérée comme une somme de savoir. La somme théologique de Thomas d'Aquin fournit une explication du monde qui était à l'époque la plus scientifique possible. Sans doute faut-il parler de la même manière des textes relatifs à la création.
Pourquoi l'abîme s'est-il ouvert entre la foi et la connaissance ? Parce que l'Eglise n'était pas capable d'intégrer les nouvelles connaissances du monde que fournissaient les mathématiques et l'observation de la terre et de la vie. En somme, parce qu'elle n'a pas su s'adapter ou réadapter ses dogmes. Le mouvement dit des Lumières du 18è siècle n'a pas provoqué la séparation, elle était déjà établie. Les Lumières seraient plutôt une sorte de refus du raidissement de l'Eglise - catholique en particulier, à propos de l'accélération des découvertes et l'indépendance que prenaient les chercheurs.
On peut se demander si l'on doit en rester à cette séparation radicale ou si un dialogue n'était pas bénéfique, à la fois pour les croyants sincères ne redoutant pas la réflexion, et pour les scientifiques qui n'ont pas peur d'une foi qui ne fait pas fi de l'intelligence.
Certains souhaiteront peut-être même reprendre le chemin d'une sorte d'osmose entre sciences et foi. Ceci suppose, bien sûr, qu'une affirmation de la foi n'est jamais définitive et que le champ d'investigation des sciences n'est jamais considéré comme clos.
Voici donc des pistes pour un consensus possible sur quelques considérations qui nous tiennent à cœur et pour ouvrir la voie à de nouveaux questionnements… Nous partageons ce projet avec beaucoup d'autres dont les réflexions nourrissent notre débat.
Ernest Winstein