Chrétiens en Syrie et au Liban

Publié le par UPL/Youssef AYACHE

Chrétiens en Syrie et au Liban
par Youssef AYACHE
Conférence donnée dans le cadre des rencontres de l'Union Protestante Libérale à Strasbourg le 20 janvier 2003
(contribution publiée dans les "Annales 2002" de l'UPL, pages 9 à 13)
 
Si j'interviens ce soir, dans le cadre de cette sympathique rencontre, c'est en tant que chrétien vivant en France depuis plus de 36 ans, appartenant à l'Église uniate (grecque-catholique ou grecque-melkite) de Syrie. Le but de mon propos ne sera pas de démontrer une thèse ou de convaincre mon auditoire, mais plutôt de vous communiquer ma vision personnelle de certaines réalités politico-religieuses du Proche-Orient. C'est en quelque sorte un témoignage que je voudrais vous livrer.
Que signifie uniate ? Et pourquoi cette appellation grecque-catholique ou grecque-melkite ?
Le terme uniate désigne une partie des Églises orientales, c.-à-d. celles qui ont décidé, au 18ème siècle, de mettre un terme à la séparation avec Rome, en reconnaissant l'autorité du pape tout en conservant leur liturgie et leur organisation hiérarchique. On a vu se constituer ainsi :
- l'Église syrienne-catholique, parallèlement à l'Église syrienne-orthodoxe,
- l'Église arménienne-catholique parallèlement à l'Église arménienne-orthodoxe,
- l'Église chaldéenne-catholique (détachée de l'Église assyrienne ou nestorienne)
- et, enfin, la plus importante en nombre de fidèles, l'Église grecque-catholique ou melkite-catholique, parallèlement à l'Église grecque-orthodoxe ou melkite-orthodoxe.
Pourquoi grecque ? Parce qu'une partie de la liturgie est en grec, l'autre partie étant en arabe.
Pourquoi melkite ? Parce que héritière de l'Église restée fidèle à l'empereur de Byzance après le concile de Chalcédoine en 451 (melek en araméen signifie "empereur, roi", tout comme en hébreu et en arabe).
Mais je ne vais pas m'appesantir là-dessus. Dans son exposé, monsieur Reichert a brossé un tableau presque complet de la situation. Je voudrais, pour ma part, aborder avec vous trois points à mes yeux essentiels :
1) Positionnement des chrétiens par rapport à l'identité nationale.
2) Leurs relations avec les non-chrétiens.
3) Relations des chrétiens entre eux.
1) POSITIONNEMENT DES CHRETIENS PAR RAPPORT A L'IDENTITE NATIONALE
Il faut savoir que dans leur grande majorité (c.à.d. si l'on met à part les Arméniens réfugiés en Syrie et au Liban après 1915 et une partie des maronites libanais), les chrétiens du Proche-Orient se sentent arabes et se disent arabes. Ils revendiquent leur arabité haut et fort et ne souffrent d'aucun complexe à ce sujet.
A cela plusieurs raisons : la première est qu'ils sont profondément enracinés dans le pays. Ce sont, ne l'oublions pas, les premiers chrétiens de l'Histoire. Ils ont conscience d'avoir été chrétiens avant même l'apôtre Paul. C'est en Syrie que l'on trouve les plus vieilles églises et les plus vieux monastères du monde. Nous devons donc évacuer rapidement l'idée qui consiste à comparer ces Arabes chrétiens aux juifs d'Europe fraîchement débarqués en Palestine, ou aux musulmans de France, du moins ceux qui sont issus de l'immigration.
La deuxième raison tient au fait que les chrétiens de Syrie et du Liban étaient là avant l'arrivée des conquérants arabo-musulmans au 7ème siècle, qu'ils n'ont opposé aucune résistance à ces conquérants et se sont laissé par la suite arabiser (l'arabe devient leur langue maternelle dès le Moyen-Age ; à noter également que les conquérants venus d'Arabie étaient en quelque sorte perçus comme des cousins proches, du fait qu'ils comptaient dans leurs rangs des tribus arabes chrétiennes).
La troisième raison, enfin, appartient à l'histoire récente (relativement récente) : A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, les Arabes chrétiens ont été pour une large part à l'origine du mouvement national arabe qui a contribué à la libération de ces pays du joug turc ottoman. Ils ont élaboré le concept moderne de "nation arabe" opposé à celui de "umma musulmane" invoqué sans cesse par le pouvoir turc pour pérenniser sa domination sur la région du Proche et Moyen-Orient au nom de la religion.
Encore de nos jours, on voit ces Arabes chrétiens jouer un rôle de premier plan dans le combat pour les causes nationales, en Palestine et ailleurs, au sein de partis politiques tels que le parti Baath ou le Parti Populaire Syrien, ou encore les mouvements de libération de la Palestine, entre autres.
 
2) LEURS RELATIONS AVEC LES MUSULMANS
Traditionnellement, les chrétiens du Proche-Orient ont vécu et vivent encore regroupés dans des villages et des quartiers de villes où ils sont majoritaires. Mais ce ne sont pas des ghettos au sens strict du terme, et la situation est en train d'évoluer.
On trouve désormais des chrétiens dans des villes qui jusqu'alors ne comptaient que des musulmans, et vice versa. Je pense, par exemple aux villes nouvelles dans le Nord-Est de la Syrie, où chrétiens et musulmans sont allés vivre, attirés par le développement économique de la région. Le mélange des communautés est également rendu possible par une sécurité publique mieux assurée.
Pour faire court, je dirais qu'en Syrie, pays que je connais bien, les relations entre chrétiens et musulmans sont plutôt bonnes.
Malgré des périodes passablement sombres de l'histoire de la région, qui ont laissé des traces dans la conscience collective de chaque communauté ; je pense notamment au statut de dhimmi accordé aux chrétiens par les califes, statut qui faisait d'eux des protégés contre paiement d'un impôt spécial (la jizya), et donc des sujets de seconde zone ; je pense également à l'époque des mamelouks d'Egypte (13ème-15ème siècles), suivie de celle des Ottomans ; je pense aux massacres perpétrés en 1860 au Liban et à Damas, sous les yeux des autorités turques, et plus près de nous, à la guerre civile libanaise ;
Malgré tout cela et malgré les préjugés persistants des intégristes de tous bords, les communautés religieuses du Proche-Orient ont appris à vivre ensemble moyennant un certain nombre de règles et de limites à ne pas franchir.
En effet, chrétiens et musulmans reconnaissent leurs différences religieuses et se reconnaissent mutuellement le droit à la différence, tout en étant égaux devant la loi. Il s'ensuit qu'aucun prosélytisme n'est toléré : personne ne cherche à convertir l'autre ou ne tente de porter atteinte à la liberté de culte de l'autre.
On peut dire que de nos jours cette liberté de culte est assurée pour tous. Les chrétiens obtiennent assez facilement l'autorisation de construire des églises et peuvent même organiser dans les rues des processions qui sont protégées par la police.
En Syrie, le jour férié est le vendredi, mais les chrétiens dans les écoles et les administrations peuvent s'absenter deux heures le dimanche matin pour assister à la messe. Noël et Pâques sont des jours fériés tout comme les fêtes musulmanes.
Dans la vie quotidienne, chrétiens et musulmans travaillent ensemble, sont parfois associés dans une affaire ou sont simplement voisins et amis. Ils se rendent visite à diverse occasions : à l'occasion d'une naissance, par exemple, d'un mariage, d'un deuil ou d'une fête religieuse. Je me souviens de cette semaine d'avril 94 que j'ai passée dans ma famille après le décès de mon frère Toufik. J'ai vu défiler alors des dizaines de musulmans venus présenter leurs condoléances ; ils n'étaient pas tous des voisins de la famille ou des relations d'affaires.
En ce qui concerne le statut personnel, il s'applique aux membres de chaque communauté selon des règles qui lui sont propres. Il n'y a donc pas de mariage civil. C'est le mariage à l'église qui est enregistré par les services de l'Etat. Il s'ensuit que pour les chrétiens, du moins pour les catholiques, le divorce n'existe pas en tant que tel. Ce qui existe parfois c'est l'annulation du mariage par les autorités religieuses pour vice de forme ou pour non consommation.
Il s'ensuit également que les mariages mixtes entre chrétiens et musulmans sont très mal vus et très mal vécus par les uns et les autres. Ils constituent, dans leur extrême rareté, le principal point de friction entre les deux communautés. Je me souviens d'un ami saoudien qui faisait ses études à Strasbourg dans les années soixante-dix, et qui disait à qui voulait l'entendre : Youssef et moi, nous sommes amis depuis des années. Entre nous, c'est une amitié au sens plein du terme ; c'est une entente parfaite entre un chrétien arabe et un musulman arabe, mais je ne lui donnerai jamais ma soeur en mariage et il ne me donnera jamais la sienne en mariage.
Donc pas de mariages mixtes islamo-chrétiens, mais des influences culturelles réciproques : influences chrétiennes dans le domaine de la littérature et des arts plastiques ; influences musulmanes dans le domaine culinaire (absence de viande de porc, par exemple), dans le domaine vestimentaire où on observe une certaine retenue dans la façon de s'habiller, ou encore dans le domaine des moeurs : par exemple, les amoureux ne s'embrassent jamais en public et on accorde une importance particulière à la virginité avant le mariage.
J'en viens au troisième point de mon intervention :
3) LES RELATIONS DES CHRETIENS ENTRE EUX
Vous connaissez sans doute les rivalités des Églises chrétiennes en Terre Sainte, notamment à Jérusalem et dans l'enceinte même du Saint-Sépulcre. Je ne sais pas si ces rivalités se sont estompées en ce début du 21ème siècle. Je sais, en revanche, qu'on ne les retrouve pas dans la vie des communautés chrétiennes du Proche-Orient, qui, dans leur diversité, entretiennent de bonnes relations entre elles, dans un esprit oecuménique qui s'affirme de plus en plus depuis une trentaine d'années.
Dans leur vie quotidienne, les fidèles des différentes communautés ne font pas de différence entre chrétiens. Les mariages mixtes sont monnaie courante et la nécessaire autorisation épiscopale est accordée facilement.
Je me souviens d'une anecdote personnelle qui me semble tout à fait révélatrice à ce sujet. Au cours de l'été 98, j'étais en Syrie et j'assistais au mariage de l'une de mes nièces. La cérémonie avait lieu dans l'église de ma ville natale Yabroud. Vous imaginez mon étonnement lorsque j'ai entendu l'officiant prier en langue syriaque, alors que je m'attendais à entendre de l'arabe et du grec, qui sont les deux langues du rite melkite. J'ai pensé, sur le moment, que c'était un retour aux sources, un retour à la langue du Christ. Mais lorsque je m'en suis enquis auprès des miens, on m'a répondu que le jeune marié est de rite syriaque, l'officiant étant l'évêque de la paroisse syrienne (catholique ou orthodoxe, je ne sais pas). Ce qui me semble significatif dans cette histoire, ce n'est pas tellement le mariage mixte lui-même, mais plutôt le fait qu'il soit dans l'ordre des choses, au point qu'on n'a pas éprouvé le besoin de m'en avertir avant la cérémonie. Plus significatif encore : voilà un évêque syriaque, officiant en langue syriaque dans une église grecque-melkite, assisté d'un curé grec-melkite.
Il me semble que cet exemple illustre bien les bonnes relations entre les fidèles des dix Églises chrétiennes de Syrie-Liban. Mais l'entente n'est pas parfaite. Malgré la création du Conseil des Églises chrétiennes du Moyen-Orient, on est toujours à la recherche de solutions satisfaisantes, ne serait-ce que pour fêter à la même date Noël et Pâques.
Ceci est une vision personnelle - elle est forcément incomplète. A Monsieur Reichert de la compléter (voir ci-texte suivant).
 
Youssef AYACHE
Linguiste à l'Université de Nancy
 
Notes
En 451, concile de Chalcédoine sur la nature du Christ, homme ou Dieu ? Selon ce concile, le Christ est une seule personne et deux natures, une nature humaine et une nature divine.
1) A la suite du concile d'Ephèse (431) :
Église assyrienne ou nestorienne (de Nestorius : patriarche de Constantinople 428-430, selon lequel Jésus a deux natures et deux personnes ; partisans en Syrie et surtout Irak puis en Perse, Inde, Chine), de langue syriaque
2) A la suite du concile de Chalcédoine (451) :
Contre le concile :
- Église copte (Égypte)
- Église grégorienne (Arménie)
- Église syrienne ou jacobite ou encore monophysite (Syrie au sens large et Mésopotamie, de langue syriaque)
Avec le concile de Chalcédoine :
- Église grecque-orthodoxe ou melkite
- Église maronite (de langue syriaque)
3) Après le schisme du 11ème siècle et le rattachement des uniates au 18ème
- Église melkite-orthodoxe ou grecque-orthodoxe (400 à 500.000 en Syrie)
- Église syrienne-orthodoxe (50 à 60.000 en Syrie), de langue syriaque
- Église arménienne-orthodoxe ou grégorienne (50 à 60.000 en Syrie)
- Église melkite-catholique (200.000 en Syrie)
- Église syrienne-catholique (30.000 en Syrie), langue syriaque
- Église arménienne-catholique (25.000 en Syrie)
- Église chaldéenne-catholique (anciens assyriens, Syrie et surtout Irak), de langue syriaque
- Église maronite (surtout au Liban, 20.000 en Syrie), de langue syriaque
- Église latine (minoritaire parmi les chrétiens du Proche-Orient)
- Églises protestantes, depuis le 19ème s. conversion de chrétiens par des missionnaires protestants (quelques milliers)
Particularités des chrétiens orientaux par rapport aux catholiques latins :
1) Hiérarchie différente : patriarche
2) Rites différents (liturgie, offices religieux, cérémonies, coutumes). Langues utilisées : arabe, syriaque, grec, arménien
3) Prêtres mariés (on ordonne prêtres des hommes mariés).

Youssef AYACHE

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S
bonjour,je trouve votre texte interessant car j'ai appris des choses que j'ignorait sur les chrétiens du moyen orient et leurs relations avec les musulman de la même région. En le lisant, on a l'impression d'être en face de quelqu'un qui vous explique en live. Le français est tellement excellent clair et précis qu'on trouve un certain plaisir à lire sans oublier la fluidité dans le style.Bravo Professeur !
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