Les minorités chrétiennes au Moyen-Orient
par Ernest REICHERT(Conférence donnée dans le cadre des rencontres de l'Union Protestante Libérale à Strasbourg le 20 janvier 2003, contribution publiée dans les "Annales 2002" de l'UPL, pages 14 à 18)
Le titre est déjà un constat : les chrétiens sont devenus une minorité au Proche-Orient, même si des gens comme le pape copte Shénouda III refusent ce terme et si leur présence est encore relativement importante dans un pays comme le Liban, une minorité de surcroît très parcellisée. Il fut un temps où le Proche-Orient était chrétien, ne l'oublions pas, à une époque où l'Occident ne l'était pas encore. Le Nouveau Testament en laisse entrevoir l'amorce. Au cours des premiers siècles de notre ère, surtout à partir du 4ème, une civilisation extraordinaire s'est développée au Proche et au Moyen Orient, jusqu'en Inde et en Chine. Mais pour bien des raisons (invasions arabo-musulmanes, croisades, Mongols, querelles intestines… pour ne citer que quelques unes), ce christianisme naguère si florissant est devenu minoritaire, et le devient de plus en plus.
L'histoire de ces minorités remonte aux origines du christianisme, et non comme on l'imagine parfois aux croisades voire aux missions occidentales des 17°-19° siècle.
Au 5° siècle, les chrétiens se sont divisés en 3 groupes identifiables par des désaccords doctrinaux, des différences culturelles, et des conflits politiques, -auxquels il faut ajouter des querelles de personnes : les Melkites, les Jacobites, les Nestoriens, …sans que les frontières aient toujours été nettes entre les uns et les autres.
Situation actuelleIl est difficile et délicat de donner des chiffres. Souvent les statistiques n'existent pas (au Liban le dernier recensement a eu lieu en 1932), et personne ne tient vraiment à être trop précis en ce domaine - pour de nombreuses raisons. Aucun des chiffres que je donnerai ne peut donc être garanti ! Il ne s'agit que d'estimations.Essayons de faire le tour des pays et/ou des confessions. Ma source principale a été l'article de Tarek Mitri dans International Review of Mission de janvier 2000 : Christian Presence and Witness in the Middle East.
Les Assyriens
Il s'agit de l'Ancienne Eglise de l'Est, aujourd'hui plutôt appelée : Eglise Assyrienne de l'Est.
Son nom officiel est la Sainte Eglise Apostolique Assyrienne de l'Orient.
Elle n'a pas participé au concile d'Ephèse (431) car l'Eglise de Perse devait se démarquer des conflits entre Byzantins et Sassanides. Il était donc important qu'elle se donne une image d'Eglise nationale. En 484 elle a accepté le nestorianisme condamné par le concile d'Ephèse, mais a toujours refusé l'appellation de "nestorienne". Non suspectée de sympathies byzantines, elle a pu jouer un rôle important dans l'élaboration de la culture arabe (voire arabo-islamique). Elle a connu une extraordinaire activité missionnaire, surtout du 7° au 9° siècle, jusqu'en Asie centrale, au Tibet, en Inde… Ensuite elle a été affaiblie par l'empire mongol, les tensions internes, les pressions externes. 2/3 des survivants ont été perdus, massacrés au 20° siècle.
On les estime aujourd'hui à 200 000, davantage en Occident qu'en Iran, Irak, Syrie, Liban.L'Eglise chaldéenne en est sa branche catholique. Elle est liée à Rome depuis 1553. Elle est plus importante aujourd'hui que l'Eglise-mère.
On peut estimer le nombre de ses membres à 600 000, surtout en Irak.
Il existe aussi une branche protestante depuis 1931 : en Iran…Les "grecs orthodoxes" ou [orthodoxes] Roums
On les appelait autrefois "melkites" faisant référence ainsi à leur loyauté envers l'empereur de Constantinople (l'autre Rome !) qui a convoqué le concile de Chalcédoine en 451. De nos jours, le mot melkite est uniquement utilisé pour l'Eglise grecque catholique.
Les sièges des patriarcats sont à Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem.
Elle a été l'Eglise la plus hellénisée du Proche-Orient, mais s'est entre temps arabisée.
On la trouve surtout en Jordanie, au Liban (>300 000), en Syrie (>300 000), en Palestine.
Le nombre de ses membres arabes est de 800 000 à 1 500 000. Il en existe au moins autant en diaspora, surtout dans les Amériques.Les grecs catholiques ou melkites
Ils ont un patriarcat depuis 1742, et sont un peu moins de 400 000 dans le monde arabe (surtout au Liban, en Syrie, en Israël, en Jordanie) et au moins autant dans les pays d'émigration.Les syriaques (parfois on les appelle syriens mais le terme est ambigu) orthodoxes ou jacobites (non chalcédoniens )
Ils ont connu un développement remarquable au début du 7° siècle après la conquête par les Perses des provinces orientales de l'empire byzantin. Comme d'autres encore, ils avaient accueilli la conquête arabo-musulmane comme une libération du joug byzantin. Leur plus rude épreuve a été l'invasion de Tamerlan (Timur Lang) aux 14°-15° siècles : une véritable extermination. Les syriaques ne constituaient pas de millet (nation) à eux mais étaient intégrés à celui des Arméniens apostoliques de Constantinople.
Ils sont environ 400 000 dans le monde arabe (Irak, Liban, Syrie) et au moins autant dans les pays d'émigration : USA, Australie, Scandinavie.
Il en reste un petit nombre en Turquie orientale, mais ils n'y sont pas reconnus comme minorité religieuse (un "oubli" du Traité de Lausanne en 1923).Les syriaques catholiques
Il existe une dissidence uniate depuis 1656.
80 000 à 100 000 membres (dans les mêmes pays que précédemment).Les coptes (Eglise non chalcédonienne )
"Copte" vient d'un mot qui en arabe et déjà auparavant désignait les "Egyptiens"; et qui a été utilisé uniquement pour parler des chrétiens.
Leur origine remonte (du moins dans la tradition copte) à la prédication de St-Marc.
Cette Eglise a depuis toujours connu des persécutions (comme la plupart des chrétientés orientales, mais sans doute encore pire). L'un des effets en a été le développement extraordinaire de la vie érémitique. Cette vie monastique est en plein essor actuellement, mais les coptes ont toujours été des champions de l'ascèse.
La conquête arabo-musulmane de 639 a, là aussi, été vécue comme une libération.
Les coptes constituent la plus grande communauté chrétienne dans le monde arabophone.
Ils sont plus de 5 000 000, diaspora non incluse.
Leur liturgie est aujourd'hui en arabe, traditionnellement en copte, (le copte est une évolution de la langue de l'ancienne Égypte).Les coptes catholiques
Ils sont le résultat d'efforts missionnaires catholiques remontant au 17° siècle. Leur Eglise a été créée officiellement en 1899.
100 000 membres.Les coptes évangéliques
Leur origine remonte au milieu du 19° siècle. Leur Eglise est indépendante depuis 1926.
Elle compte 400 000 membres (des sources non protestantes en admettent au moins 150 000). Très active, cette Eglise a vu naître en son sein le CEOSS, une ONG remarquable qui est aujourd'hui administrativement indépendante de l'Eglise copte évangélique.
Remarque : Depuis Nasser, la participation à la vie publique des coptes a beaucoup diminué. En réaction sans doute, ils ont tendance à se retirer dans la vie monastique.Les Arméniens apostoliques ou grégoriens (non chalcédoniens)
Leur présence dans le monde arabe fait partie de leur diaspora, même si elle en est peut-être le 1er cercle ! Après les massacres de 1915 qui les a chassé de leur (2ème) territoire de Cilicie, le catholicossat d'Antélias au Liban (selon les périodes, égal ou inférieur en dignité à celui, originel, d'Etchmiadzine, en Arménie) a été le seul à ne pas être contrôlé par le régime soviétique. Depuis l'indépendance de la République d'Arménie en 1991, les 2 catholicossats ont entre eux de bonnes relations, avec une primauté d'honneur non contestée à Etchmiadzine.
Le nombre de leur membre est de 350 000 au maximum dans le monde arabe. La moitié d'entre eux réside au Liban, les autres en Syrie, en Egypte, à Jérusalem, dans le Golfe, en Irak, en Turquie. Ils constituent la principale communauté chrétienne en Iran. Mais partout ils connaissent une forte émigration.Les Arméniens catholiques
Depuis 1740. 50 000 membres dans le monde arabe.Les Arméniens évangéliques
Depuis le milieu du 19° siècle, tout comme les autres communautés protestantes au Proche-Orient.
Ils sont un maximum de 15 000 membres, surtout au Liban, en Syrie, aussi en Grèce, en Egypte, en Turquie, mais sont beaucoup plus nombreux en pays d'émigration : USA, Canada, France, Australie, Brésil, Argentine…Les maronites
C'est l'une des deux Eglises orientales catholiques non "uniates".
Leur origine est discutée, mais est certainement syrienne/syriaque, et liée à la figure plus ou moins légendaire de St-Maron, moine du 4°-5° siècle. Pour certains, les Maronites auraient quitté la vallée de l'Oronte vers 685, sans doute est-ce une légende. Il est avéré qu'ils ont été présents dans la Montagne libanaise depuis le 10° siècle.
D'abord chalcédoniens, ils ont été plus tard adeptes du monothéisme. Au début du 7° siècle ils ont élu leur propre patriarche : Jean Maron, au siège "roum" d'Antioche, alors vacant. Quand il y eut une réaction avec persécution de la part des Byzantins, ils se sont réfugiés dans la Montagne libanaise, qui a été leur refuge pendant des siècles. Plus tard ils ont été du côté des Croisés (ce qu'ils ont dû payer cher au 14° siècle). Ils ont reconnu la suprématie du siège de Rome en 1182.
C'est la partie du christianisme oriental qui a le plus bénéficié de l'aide occidentale et surtout française au cours des siècles. Les Maronites ont profondément influencé l'histoire moderne du Liban. Ils en constituent la plus importante communauté chrétienne : 750 000 membres. Ils sont aussi présents en Syrie, en Egypte…
Environ 1 000 000 vit dans la diaspora.Les Latins
Ce sont les catholiques occidentaux, "romains" dirions-nous, présents en Palestine surtout (mais de moins en moins comme tous les chrétiens dans ce pays), et aussi au Liban…
Le patriarcat latin de Jérusalem, établi au temps des croisades, a été restauré par Rome en 1847.
80 000 membres dans le monde arabe, plus divers expatriés.Les protestants
Il existe au Proche-Orient toutes les tendances du protestantisme : anglicans/épiscopaliens, baptistes, pentecôtistes, luthériens, en Palestine surtout, nazaréniens, frères, évangéliques de toutes tendances… On peut difficilement chiffrer le nombre de leurs membres, d'autant plus que beaucoup d'entre eux ont une double affiliation s'ils sont d'origine chrétienne, ce qui est le cas de la très large majorité d'entre eux. Ils restent souvent officiellement membres de leur Eglise d'origine, qu'ils vont retrouver pour les grands actes de la vie : mariages, baptêmes, enterrements. S'ils sont d'origine musulmane ils restent très discrets sur leur appartenance.
L'une des principales Eglises protestantes est le Synode National évangélique de Syrie et du Liban.
Les protestants ont aussi la particularité d'utiliser l'anglais à côté de l'arabe (ou de l'arménien), alors que catholiques et orthodoxes ont davantage recours au français. La raison en est que les missionnaires étaient surtout d'origine anglo-saxonne ou américaine.
Le total de ces protestants divers peut être estimé entre 10 000 et 20 000. Mais leur influence est de loin supérieure à leur nombre : à cause de leurs nombreuses écoles, de leur travail médical et social…Toutes ces "nations" (millets ) ont été marquées par leur statut particulier dans l'empire ottoman (1453 - 1918. Elles ont aujourd'hui gardé un statut particulier, par exemple au sein des 18 confessions religieuses reconnues au Liban.
L'état civil leur est confié. Elles ont toutes leurs tribunaux religieux, tout comme de nombreuses institutions.
Elles ont traditionnellement été le refuge du sentiment d'appartenance "nationale" et ont souvent joué un rôle important dans la renaissance culturelle arabe du 19° siècle et dans le développement des mouvements nationalistes (ex : les grecs orthodoxes, les coptes), partout où cela était possible. Mais globalement, il est plus difficile aujourd'hui de s'imaginer un avenir "stable" voire prospère quand on est chrétien, même si officiellement c'est tout à fait possible. Il sera en général (il y a toujours des exceptions) difficile pour un chrétien d'être officier supérieur, titulaire d'un grand portefeuille de ministre, ambassadeur, même ingénieur ou médecin dans beaucoup de pays (le Liban reste une exception), ne serait-ce qu'à cause de la récession économique et de la pression démographique.
Il est en général plus difficile de construire une église qu'une mosquée.
Il est aussi plus courant de voir des chrétiens qui se soucient du développement des musulmans que de voir des musulmans soucieux du bien-être des chrétiens. Et là où il existe des tentatives de rencontres inter-religieuses, l'initiative en revient presque toujours aux chrétiens.Ceci est une réalité. Je ne parle pas de persécutions, et je récuse ceux qui en parlent : la réalité est plus complexe et le mot trop chargé. Mais dans la plupart des pays il est nettement plus facile d'être musulman (ou juif, dans le cas d'Israël) que d'être chrétien.
Quant au changement de religion, il est autrement facile pour un chrétien de devenir musulman que pour un musulman de devenir chrétien. Même si le changement ne sera pas admis par la communauté d'origine, la pression sociale est en faveur de la majorité musulmane, qui dans le contexte actuel a partout tendance à se radicaliser.
Il faut reconnaître que ce contexte (menace de guerre en Irak, blocus en Palestine, violences entre Israéliens et Palestiniens…) n'invite pas à la compréhension.Les protestants sont en général "la minorité dans la minorité", minorité représentée face aux gouvernements par une "fédération protestante" (au Liban et en Syrie : Conseil Suprême de la communauté évangélique) à laquelle doivent être rattachées toutes les Églises et confessions.
Ceux d'entre eux qui appartiennent aux "mainline churches" (presbytériens, congrégationalistes, anglicans, luthériens) ont été les initiateurs des premières démarches œcuméniques dans la région. Ce sont eux qui ont créé en 1962 le Conseil des Eglises du Proche-Orient qui est devenu en 1974, avec l'entrée des orthodoxes, le Conseil des Eglises du Moyen-Orient (CEMO / MECC). Les catholiques l'ont rejoint en 1990.Mais le principal problème des chrétiens est le risque de leur disparition pure et simple. Ce souci est devenu la préoccupation première des responsables de toutes les Églises, et a conduit à les réunir à au moins deux reprises sur ce sujet.
Chose étonnante, même un prince de la famille royale d'Arabie Saoudite (qui ne tolère aucune présence chrétienne ne serait-ce que symbolique sur son propre territoire) déplore que les Arabes chrétiens quittent en masse le monde arabe. Il est vrai que le Prince Talal Ibn Abdel Aziz Al Saoud est marié à une Libanaise, et fait partie du monde des affaires au Liban. Sa demande est donc aussi intéressée, même si le risque est réel.Ernest REICHERT, Directeur de l'Action Chrétienne en Orient