" la justification par la foi ". Première partie :

Publié le par UPL/Christophe KOCHER

L'ACTUALITE DE LA " JUSTIFICATION PAR LA FOI "

Table ronde organisée par l' Union Protestante Libérale à Strasbourg le 6 juin 2000

La première partie de cette rencontre sur l'actualité de la doctrine de la justification par la foi fut consacrée à une présentation, par Christophe Kocher, de la déclaration commune luthéro-catholique et de son actualité au niveau œcuménique. Quels sont les enjeux actuels de cette doctrine, à la fois du côté catholique que du côté luthérien, et son importance pour les relations œcuméniques ? Une deuxième partie, présentée par Ernest Winstein, invite à prendre en compte le changement du contexte historique et à dépasser un enseignement qui était en situation.

Première partie :
La déclaration luthéro-catholique de 1999 sur " la justification par la foi ". Présentation et remarques critiques.
Par Christophe Kocher

 
(contribution publiée dans les "Annales 2000" de l'UPL, pages 20 à 24)

 

Le 31 octobre 1999, jour de la fête de la Réformation, des représentants du Vatican et de la Fédération Luthérienne Mondiale ont signé un texte commun concernant la justification, une déclaration commune qui a connu un certain retentissement médiatique. En effet, il s'agit d'un pas important dans le dialogue œcuménique, dans la reconnaissance de l'autre : catholiques et luthériens manifestent officiellement qu'ils sont aujourd'hui d'accord sur la question qui était au centre des débats ayant mené à l'éclatement du christianisme au 16ème siècle, à savoir : Comment l'humain devient-il juste devant Dieu ? C'est la question du Salut : comment l'humain est-il sauvé ? - une question théologique fondamentale.

 
Si dans le catholicisme à l'époque de la Réforme, l'humain devait produire des bonnes œuvres pour pouvoir espérer le Salut, Luther a procédé à un renversement total en mettant massivement en avant le message paulinien, à savoir que rien ne peut rendre l'humain juste devant Dieu… sinon Dieu lui-même, par son amour, par sa grâce, qui se manifeste et se réalise dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ.
Par conséquent, pour Luther, les indulgences par exemple étaient inutiles et absurdes : l'humain ne peut en aucun cas être sauvé par ses propres moyens, par des œuvres qui sont considérées comme bonnes et salutaires par l'Eglise. Le Salut ne relève pas d'un commerce entre Dieu et les hommes, ou pire, entre Dieu et l'Eglise, mais le salut émerge - et ne peut émerger - que d'une confiance radicale de l'humain en l'amour et la grâce de Dieu ; autrement dit, l'humain est sauvé par sa foi.
Je note déjà une conséquence anthropologique de cette compréhension de la justification qui a toute son importance pour l'actualité et pour l'actualisation de cette doctrine : l'humain n'est pas seulement le fruit de ce qu'il fait ; sa valeur est au-delà. L'humain n'a pas à faire ses preuves pour devenir quelqu'un, il n'a pas à agir avec, comme moteur, la pression et la culpabilité, mais c'est parce qu'il est quelqu'un aux yeux de Dieu qu'il peut faire quelque chose, et il peut le faire en toute liberté, dans un esprit de confiance plutôt que dans un esprit de culpabilité et d'ambition. On ne peut plus parler en termes de faire, et ce faisant se faire ; il faudrait dire : être, et en étant, devenir…

La déclaration commune concernant la justification est en fait le fruit d'un long travail de réflexion et de dialogue entre catholiques et luthériens qui a été amorcé après Vatican II. La déclaration signée l'an dernier date en fait de 1997.
Elle se compose de 7 parties :
-la première est un préambule qui retrace le cheminement vers cette déclaration et qui marque les intentions de la déclaration.
-la deuxième partie (1) représente un rappel des données bibliques qui fondent de la déclaration.
-la troisième partie (2) est un cours paragraphe qui aborde les enjeux œcuméniques de la déclaration.
-la quatrième et la cinquième partie forment le corps de la déclaration. Elles expliquent la compréhension commune, l'aboutissement des réflexions menées de part et d'autres, et les nuances qui demeurent dans l'interprétation et donc pour l'application pratique.
-la 6éme partie aborde les conséquences de tels accords.
-enfin, la septième partie cite des textes de référence pour le dialogue œcuménique entre catholiques romains et luthériens, textes qui se situent en amont de la déclaration.

Ce qui fait l'unanimité, c'est le centre du message de l'apôtre Paul que j'évoquais déjà précédemment : nous ne pouvons pas gagner notre salut, mais il nous est donné, nous le recevons, par la grâce de Dieu et par notre foi. Et en recevant cette grâce, nous sommes aussi aptes à accomplir de bonnes œuvres, et non pas l'inverse : " nous confessons ensemble : c'est seulement par la grâce et par le moyen de la foi en l'action salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l'Esprit Saint qui renouvelle nos cœurs, nous habilite et nous appelle à faire des œuvres bonnes ".
Quels sont les enjeux théologiques et pratiques, ainsi que les accents différents que posent les signataires, quoique d'accord sur le fond, sur l'essentiel ? Nous suivrons le plan des 4ème et 5ème chapitres de la déclaration.

1er point : l'incapacité et le péché de la personne humaine face à la justification.
Luthériens et catholiques sont entièrement d'accord sur un constat d'impuissance de l'humain face au péché ; il dépend et ne peut dépendre de la seule grâce de Dieu. Le péché est une prison trop forte pour que l'humain puisse s'en évader par ses propres moyens.
Néanmoins, l'Eglise catholique souligne que l'humain coopère à son salut par son oui, par son approbation, étant bien entendu que le fait qu'il puisse seulement entrer dans cette démarche et dire ce " oui " relève déjà de la grâce de Dieu.
Les luthériens par contre rejettent le mot de coopération et nient toute possibilité d'une contribution de l'homme à sa justification, ce qui n'exclut pas sa participation par la foi.
La nuance est mince et d'ordre sémantique, mais dans la pratique, elle peut se ressentir. Le mot coopérer est fort !
2nd point : la justification pardonne les péchés et rend juste.
Ici, catholiques et luthériens insistent ensemble sur la simultanéité et le lien intrinsèque entre pardon du péché et offre d'un nouveau départ, donc sur l'impact libérateur et vecteur d'avenir de la foi ou de la confiance que l'humain place en Dieu. J'ai néanmoins relevé dans ce paragraphe la phrase suivante qui personnellement me pose question : " lorsque la personne humaine a part au Christ dans la foi, Dieu ne lui impute pas son péché et opère en elle, par l'Esprit Saint, un amour agissant ".
Si l'humain croit, Dieu ne retient pas son péché… une affirmation qui peut réduire à néant la dimension libératrice de la foi, dans la mesure où elle laisse entendre un commerce entre Dieu et les humains, la monnaie d'échange étant la foi, plutôt qu'une attitude responsable de l'individu face à son péché et la possibilité, ou la liberté d'un nouveau départ avec l'aide de Dieu…
Quoi qu'il en soit, les luthériens insistent sur l'individu devant Dieu, l'individu qui devient juste parce qu'il est en relation avec le Christ. Quant aux catholiques, ils placent plutôt l'accent sur le lien avec une vie nouvelle qui s'exprime par un amour agissant. Autrement dit, les luthériens insistent sur l'être, et les catholiques pointent d'emblée le faire.
Là aussi, les deux ne s'excluent pas, la nuance est subtile, mais donne lieu à une application différente, à un souci différent.
3ème point : la justification par la grâce par le moyen de la foi.
Le chrétien n'est justifié que par la grâce de Dieu ; il n'a accès à cette grâce que par le Baptême et sa foi. La foi est appelée à être active dans l'amour, ou plutôt, la foi est active dans l'amour. La foi n'est pas foi si elle ne porte pas de fruits.
Pour ce point, les luthériens insistent sur le fondement, la sola fide, la foi seule alors que les catholiques insistent sur le baptême et le renouvellement de la vie par cette grâce qui justifie.
4ème point : l'être pécheur du justifié.
Malgré tout, le péché garde une emprise et le chrétien est toujours appelé à la conversion et à la repentance. Luther exprimait cela avec l'expression simul justus, simul pecator. L'humain est à la fois pécheur et justifié ; il y a en lui une véritable aversion de Dieu, le Péché avec un grand P ; mais il reçoit le pardon par un retour quotidien au baptême.
Par contre pour les catholiques, le baptême extirpe tout ce qui est vraiment péché de l'humain. Une tendance peut rester : c'est la " concupiscence ", mais il ne s'agit pas du Péché au sens propre, et cette tendance ne peut pas séparer le justifié de Dieu, à moins qu'il ne s'en sépare volontairement, de son plein gré. Mais il n'est pas victime du péché.
Bref, d'un côté, le baptême est d'une certaine manière considéré comme une garantie chez les catholiques, alors que dans l'autre, chez les luthériens, il s'agit d'un combat quotidien.
5ème point : Loi et Evangile
Catholiques et luthériens sont d'accord sur le fait que la personne humaine est justifiée par la foi, indépendamment d'une obéissance à la Loi.
Pour les luthériens, la compréhension classique de la Loi, des 10 commandements, est maintenue, à savoir, le rôle de la Loi est de mettre l'homme face à son échec, face à son incapacité de les respecter entièrement, ce qui lui permet de découvrir qu'il dépend et ne peut dépendre que de la seule grâce de Dieu.
Pour les catholiques, la Loi est comprise comme faisant à part entière partie du chemin de salut, sans pour autant nier la grâce.
Là, la différence est plus évidente, et les conséquences pratiques aussi.
6ème point : la certitude du salut.
Catholiques et luthériens sont d'accord pour dire que : celui qui a la foi peut être certain que Dieu veut son salut, sans pour autant considérer ce salut comme une garantie.
7ème point : les bonnes œuvres du justifié.
Catholiques et luthériens sont d'accord pour dire que les bonnes œuvres sont des conséquences de la foi, et d'autre part, vu l'influence du péché, ou de la concupiscence, elles représentent aussi un engagement à réaliser.
Pour les catholiques, elles ont un caractère méritoire dans le sens où elles s'inscrivent dans un cheminement, une croissance dans la grâce. Le texte parle d'un " salaire céleste promis à ces œuvres " ; pour les luthériens, plutôt gratuites, les œuvres ne sont que des signes et des fruits de la justification.
Là aussi, les enjeux pratiques sont évidents ; il suffit d'observer les manifestations autour du jubilé de l'an 2000 et des indulgences dans ce contexte, pratiques inconcevables du côté protestant.

Quelques remarques :
Il est clair que cet accord représente un grand pas dans les relations œcuméniques, mais dans la manière d'élaborer pose questions. D'abord, le texte place l'accent plutôt sur le consensus que sur la compréhension commune (le terme de consensus apparaît de nombreuses fois), comme si l'on cherchait plutôt un plus petit dénominateur commun qu'à faire un pas de plus vers l'unité. Je dirais qu'il y a une prudence un peu décevante dans cette déclaration.
Ce sentiment est renforcé par une insistance sur les condamnations du passé, ou plutôt, sur une insistance sur le fait que les condamnations du passé restent en vigueur aujourd'hui. Cela aussi apparaît à plusieurs reprises dans le document, dès le premier paragraphe où il est écrit : les confessions de foi luthériennes et le Concile de Trente de l'Eglise Catholique romaine ont prononcé des condamnations doctrinales qui restent en vigueur aujourd'hui et dont les conséquences sont séparatrices d'Eglises. Plus loin, la déclaration est portée par la conviction que le dépassement des condamnations et des questions jusqu'alors controversées ne signifie pas que les séparations et les condamnations soient prises à la légère ou que le passé de chacune de nos traditions ecclésiales soit désavoué… Et dans la conclusion, elles sont présentées comme ayant un rôle sérieux d'avertissement salutaire.
Cela apparaissait aussi dans la presse dans une interview du théologien André Birmelé, responsable du Centre d'Etudes Œcuméniques de Strasbourg : je cite les propos du professeur Birmelé recueillis par les Dernières Nouvelles d'Alsace : un anathème ne peut être levé : ce qui était faux hier est faux aujourd'hui ; ce qu'on dit, c'est que cette affirmation ne concerne pas l'Eglise sœur dans l'état actuel de sa doctrine. Il y avait une base d'hérétique à hérétique, de condamnation totale, maintenant, il y a une base déclarée commune.
Finalement, un enjeu important de la déclaration semble être le suivant : comment se situer aujourd'hui par rapport aux condamnations d'alors, sans pour autant dire que ces condamnations sont abolies, comment composer ensemble avec tout ce passé, sans pour autant trop y toucher La conclusion du paragraphe 13 de la déclaration est significative : ce rapprochement permet de formuler dans cette déclaration commune un consensus sur des vérités fondamentales de la doctrine de la justification à la lumière duquel les condamnations doctrinales correspondantes du 16ème siècle ne concernent plus aujourd'hui le partenaire.
On pointe du doigt le sérieux des condamnations, et le fait qu'on n'y touche pas. Pourtant la justification par la grâce au moyen de la foi n'implique-t-elle pas pour l'individu comme pour l'Eglise la chance qui est donnée de recommencer, n'apporte-t-elle pas une vie nouvelle, une libération du passé ?
D'ailleurs la déclaration elle-même va dans ce sens : il est question de Dieu qui pardonne et fait toute chose nouvelle. Se remettre en question, se remettre en route, déchargé et libéré de son passé, voilà des thèmes bibliques qui s'inscrivent tout à fait dans le cadre de la justification par la grâce.
Autre remarque - surtout pour nous en Alsace-Moselle, où le travail commun de l'Eglise Luthérienne et de l'Eglise Réformée est pris très au sérieux, avec un Conseil et des services communs - : qu'en est-il des réformés qui n'ont pas été associés à la signature de la déclaration ? Comment gérer sainement ce travail commun si chacune des Eglises va son chemin dans les dialogues et accords œcuméniques, si les partenaires de l'une ne sont pas les partenaires de l'autre, alors que par ailleurs, il devrait y avoir solidarité des Eglises signataires de la Concorde de Leuenberg ?
Dernière remarque, je note une théologie sacrificielle dans la présentation et le choix des fondements bibliques, bien que l'ensemble soit orienté vers la justification par la grâce au moyen de la foi. En effet, on commence par Jn 3 v.16, puis un rappel du péché, de la désobéissance et du jugement que présente l'AT. Puis sont cités des versets de l'épître aux Romains qui mettent l'accent sur la mort expiatoire du Christ pour calmer un Dieu assoiffé de sang… L'articulation entre la justification par la grâce et la nécessité d'un sacrifice, le besoin de sang pour que cette grâce puisse exister me semble décidément délicat.
D'autre part, la théologie luthérienne contemporaine a placé d'autres accents qui n'apparaissent pas, ou en tous cas, qui sont étouffés par un choix de textes qui donnent une image du luthéranisme qui n'est plus forcément aussi marquée.
Et enfin, pour rejoindre notre débat de ce soir, si la doctrine de la justification est très actuelle de part ses enjeux anthropologiques, je me demande comment des affirmations telles : la justification nous est conférée par Jésus Christ que Dieu a destiné à servir d'expiation par son sang par le moyen de la foi , peuvent parler à nos contemporains…
Et plus généralement, je me pose la question par rapport à la doctrine de la justification telle qu'elle est présentée dans le document : Peut-elle parler à nos contemporains ? Le langage utilisé et le message qu'il véhicule sont-ils susceptibles de toucher les femmes et les hommes d'aujourd'hui dans leurs questionnements spirituels et existentiels ?
Mais quoi qu'il en soit, l'œcuménisme avance à petits pas et c'est probablement mieux comme çela. Les trop grands pas sont aussi vecteurs de division. D'autre part, il ne faut pas oublier le fonctionnement de l'Eglise Catholique, où la tradition joue un rôle primordial. Par conséquent, aborder la question de cette manière, en couvrant et en justifiant les condamnations du passé, représente peut-être le seul chemin praticable. Quelles que soient les prouesses politiques et théologiques qui sont mises en œuvre dans ce texte, un pas est fait, et il s'agit d'être reconnaissant pour ce pas.
Christophe KOCHER
 

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