La liturgie strasbourgeoise de 1524 à 1859
Charles-Léon Koehlhoeffer
(Conférence donnée au Foyer Lecocq, Saint-Guillaume, à Strasbourg, dans le cadre des conférences de l'Union Protestante Libérale, le 19 novembre 1999, publiée dans les "Annales 2001" de l'Union Protestante Libérale, pages 3 à 7)
Remarques liminaires :
1) On entend par liturgie l'ensemble du culte depuis le début jusqu'à la fin.
2) Les sieben evangelischen Kirchen / sept églises protestantes de Strasbourg étaient l'église " principale " (cathédrale / Münster, jusqu'en 1549, église des Dominicains / Predigerkirche, pendant l'Intérim [1549-1559] ; à nouveau cathédrale de 1561-1681 ; à partir de 1681 à nouveau église des Dominicains sous le nom de Temple-Neuf / Neue Kirche), Ste Aurélie, St Guillaume, St Nicolas, St Pierre-le-Jeune, St Pierre-le-Vieux, St Thomas [citées avec l'abréviation " 7égl. "].
I. Chronologie
A) XVIème siècle : On relève quatre étapes :
1) 1524-1526 : En février 1524 Théobald Schwarz (non latinisé Nigrus), l'un des prédicateurs à la cathédrale, célèbre dans la crypte un office, traduction en allemand de la Messe. Le document existe sous forme manuscrite. Cette même année, deux liturgies imprimées sont publiées à Strasbourg ; le rédacteur de l'une d'elles en était Georg Spalatin. En 1525, paraît le Teutsche Kirchenampt, reprise de la liturgie de 1524 avec ajout de cantiques ; réédition en 1526.
2) 1537-1539 : Les liturgies antérieures sont abandonnées. Martin Bucer rédige une liturgie qui sera, par la suite, diffusée dans l'ensemble du monde européen ; élaborée de 1537 à 1539, elle fut intégralement reprise pour la KirchenOrdnung de Köln ; elle fut traduite en anglais et servit de modèle pour le Book of Common Prayer de 1549 ; elle a servi à la rédaction, en français, de la liturgie appliquée à Genève par Calvin. Donc, la plupart des liturgies en vigueur en Europe après 1540 sont d'origine strasbourgeoise.
3) 1570-1575 : En 1549, Charles-Quint impose l'Intérim à Strasbourg ; il durera jusqu'en 1559 (réintroduction du culte catholique et ce à St Pierre-le-Jeune, à St Pierre-le-Vieux et à la cathédrale). Durant cette période, chaque pasteur fit, dans son territoire paroissial ce qu'il voulait. L'essai d'uniformisation, du moins d'entente cordiale entre les 7égl., mis sur pied par M. Bucer était balayé. A la demande du magistrat de la ville, le Kirchenkonvent sous la présidence de Johann Marbach, pasteur à St Nicolas, tenta de retrouver cette unité perdue. Plusieurs projets furent élaborés entre 1570 et 1575 ; la pierre d'achoppement était la célébration du culte dominical à propos duquel la mésentente entre les 7égl. était totale (nous avons retrouvé le projet de 1572 dont on ne connaissait jusqu'à présent que l'existence, mais non le contenu).
4) 1598 : Parution de la Kirchenordnung, forte de 400 pages : réflexion sur les différentes sortes de célébrations, sur les sacrements, sur les actes pastoraux ; descriptif et ordre des différents cultes, avec florilège de textes liturgiques pour les différentes occasions (y compris la visite aux malades et l'assistance aux condamnés à mort). Plusieurs éditions, à l'identique, en 1601, 1603, 1605.
2) 1537-1539 : Les liturgies antérieures sont abandonnées. Martin Bucer rédige une liturgie qui sera, par la suite, diffusée dans l'ensemble du monde européen ; élaborée de 1537 à 1539, elle fut intégralement reprise pour la KirchenOrdnung de Köln ; elle fut traduite en anglais et servit de modèle pour le Book of Common Prayer de 1549 ; elle a servi à la rédaction, en français, de la liturgie appliquée à Genève par Calvin. Donc, la plupart des liturgies en vigueur en Europe après 1540 sont d'origine strasbourgeoise.
3) 1570-1575 : En 1549, Charles-Quint impose l'Intérim à Strasbourg ; il durera jusqu'en 1559 (réintroduction du culte catholique et ce à St Pierre-le-Jeune, à St Pierre-le-Vieux et à la cathédrale). Durant cette période, chaque pasteur fit, dans son territoire paroissial ce qu'il voulait. L'essai d'uniformisation, du moins d'entente cordiale entre les 7égl., mis sur pied par M. Bucer était balayé. A la demande du magistrat de la ville, le Kirchenkonvent sous la présidence de Johann Marbach, pasteur à St Nicolas, tenta de retrouver cette unité perdue. Plusieurs projets furent élaborés entre 1570 et 1575 ; la pierre d'achoppement était la célébration du culte dominical à propos duquel la mésentente entre les 7égl. était totale (nous avons retrouvé le projet de 1572 dont on ne connaissait jusqu'à présent que l'existence, mais non le contenu).
4) 1598 : Parution de la Kirchenordnung, forte de 400 pages : réflexion sur les différentes sortes de célébrations, sur les sacrements, sur les actes pastoraux ; descriptif et ordre des différents cultes, avec florilège de textes liturgiques pour les différentes occasions (y compris la visite aux malades et l'assistance aux condamnés à mort). Plusieurs éditions, à l'identique, en 1601, 1603, 1605.
B) XVIIème siècle : En 1670, parution de la Revidirte Kirchenordnung, il s'agit, en fait, d'une réédition du texte de 1598 avec quelques ajustements d'ordre technique (horaires, essentiellement).
C) XVIIIème siècle : 1774, réédition, à l'identique du texte de 1670.
D) XIXème siècle : 1859, Agende, arrêté dans la séance du Conseil du Consistoire Supérieur, à la suite de l'Assemblée de 1858.
II. Déroulement des cultes dominicaux et quotidiens
En 1526, Martin Luther introduit " sa " Deutsche Messe. Dès 1524, maints essais de liturgie voient le jour dans les Allemagnes (Nürnberg, Braunschweig), traductions allemandes de l'Ordo Missae. L'originalité de Strasbourg, c'est la confession des péchés placée au début du culte. On dira : oui, mais dans la Messe, au début, il y a le Confiteor ! Oui, mais c'est l'officiant qui le récite ; or, dans la liturgie strasbourgeoise, il y a une dimension nouvelle, communautaire, spécifiée par la transformation (la transposition) du " Je " en " Nous ". Suivie immédiatement des paroles de grâce, c'est une trouvaille par le fait que cet acte de confession des péchés-absolution devient un acte de libération de l'ensemble de la communauté et proclame le sacerdoce universel de tous les croyants.
En 1537 - 39, M. Bucer voulait une unification souple parmi les 7égl. Sa liturgie propose deux formulaires pour la confession des péchés : La première est bien connue, dans sa traduction française : " Seigneur Dieu, Père éternel et tout-puissant, nous reconnaissons et nous confessons devant ta sainte majesté que nous sommes de pauvres pécheurs… ". Calvin utilisa ce texte strasbourgeois qui fut, ensuite, adapté par Théodore de Bèze. La seconde reprend chacun des 10 Commandements ; un long développement énumère pour chacun d'eux les multiples occasions d'y avoir désobéi. Dans le premier formulaire, Bucer affirme que l'aveu des péchés devant Dieu est déjà le signe d'un fruit de l'Esprit Saint ; c'est Lui qui fait découvrir aux croyants sa faute ; c'est une première démarche vers la conversion ; la seconde est le regret et le repentir, la troisième est l'entrée dans une nouvelle vie.
En 1537 - 39, M. Bucer voulait une unification souple parmi les 7égl. Sa liturgie propose deux formulaires pour la confession des péchés : La première est bien connue, dans sa traduction française : " Seigneur Dieu, Père éternel et tout-puissant, nous reconnaissons et nous confessons devant ta sainte majesté que nous sommes de pauvres pécheurs… ". Calvin utilisa ce texte strasbourgeois qui fut, ensuite, adapté par Théodore de Bèze. La seconde reprend chacun des 10 Commandements ; un long développement énumère pour chacun d'eux les multiples occasions d'y avoir désobéi. Dans le premier formulaire, Bucer affirme que l'aveu des péchés devant Dieu est déjà le signe d'un fruit de l'Esprit Saint ; c'est Lui qui fait découvrir aux croyants sa faute ; c'est une première démarche vers la conversion ; la seconde est le regret et le repentir, la troisième est l'entrée dans une nouvelle vie.
La Kirchenordnung de 1598 décrit, dans son préambule, son projet : c'est par la répétition continuelle du message évangélique que le peuple (" Das Volck ") perçoit et peut appliquer les principes de l'Evangile : (notre traduction française) : " Puisque la Parole de Dieu, prêchée, exerce un si grand pouvoir et a un si grand impact, aussi, nous la laissons prodiguer abondamment ici à Strasbourg, non seulement les dimanches et les jours de fête, mais encore journellement, tout au long de l'année, et cela, plusieurs fois par jour. " En effet, il y a, à cette époque, les cultes quotidiens qui ont lieu dans toutes les 7égl., le matin (à 5h, l'été, à 6h, l'hiver, à la cathédrale, à 8h) ; il y a aussi un culte du soir, uniquement à la cathédrale (15h, en été ; 16h, en hiver). Le service comprend : prière, prédication (une ½ heure), prière universelle (les intentions sont remises au pasteur sur des morceaux de papier avant le début du culte) suivie du Notre Père (non à haute voix), action de grâces, bénédiction. Le dimanche matin est célébrée l' " Amptpredigt " se déroulant comme suit : orgue, chant (Psaume), confession des péchés et absolution ; prière de collecte ; chant (Psaume), lectures, prédication (une heure), chant (" Wir glauben all an einen Gott "), annonces, intercession, baptême(s), Sainte Cène ( prière, Notre Père, institution, communion ), action de grâces, bénédiction. Ce culte est célébré dans toutes les 7égl en deux services : à 6h, pour les domestiques et le personnel de maison ; à 8h, pour les autres. La Sainte Cène est célébrée tous les dimanches à la cathédrale, tous les quinze jours dans les autres églises (le samedi soir précédent a lieu un culte avec examen de conscience ; ceux qui veulent communier le lendemain doivent se signaler ). Dimanche, à midi, un culte est célébré à la cathédrale et à Ste Aurélie, comprenant chant, prédication, prières ; sur le même ordre est encore célébré un culte à la cathédrale le dimanche soir.
L'Agende de 1859 décrit en quelques pages le déroulement du culte du dimanche matin : cantique, dont le contenu " n'a pas de rapport direct avec le sujet du sermon ", confession des péchés suivie " d'une formule exprimant la foi de l'Eglise au sujet de la grâce divine ", lecture d'un passage biblique " prière d'invocation pour que la Parole de Dieu porte ses fruits ", sermon sur la péricope ; après le sermon, un verset de cantique, " prière suivie de l'Oraison dominicale (qui sera accompagnée d'une sonnerie de cloche tant dans les villes que dans les campagnes), bénédiction donnée à l'autel, chant de bénédiction et d'action de grâce ".
III. Chant et musique
L'usage du chant dans le culte est justifié par la parénèse tripartite de Paul aux Ephésiens (5,18) et son parallèle dans l'épître aux Colossiens (3,16) : Psaumes, Hymnes, Cantiques inspirés. Les premiers recueils de cantiques protestants ne contenaient que des Psaumes et des Hymnes ( Magnificat, Nunc dimittis) ; progressivement, des cantiques spirituels (" Geistliche Lieder "), d'abord pour les fêtes christologiques, puis sur les grands thèmes de la vie chrétienne, furent introduits dans les recueils. L'Eglise protestante de Strasbourg a été la première à introduire de fait le chant des Psaumes en langue vulgaire exclusivement à l'usage communautaire et ce dès 1524. Dès 1539, l'ensemble des 150 Psaumes, traduits en vers allemands avec un jeu d'une trentaine de mélodies originales, est publié à Strasbourg. Il convient de corriger l'affirmation selon laquelle le choral (terme technique générique) désigne le cantique plutôt luthérien alors que le psaume (autre terme technique générique) correspond à une pratique de tradition réformée. Le chant des Psaumes n'est donc pas une spécificité réformée, c'est une spécificité strasbourgeoise ( que Calvin n'a pas hésité à reprendre à son compte lors de son séjour strasbourgeois dans son recueil Aulcuns Psaumes … Il faudra attendre 1562 pour que le Psautier genevois soit constitué). Au cours du XVIIème un nombre considérable de cantiques traitant de la vie chrétienne fut introduit. A partir des recueils du XVIIIème, on constate que les trois-quarts des textes sont d'inspiration piétiste (beaucoup sont de Benjamin Schmolck). Ce fait est étonnant puisqu'à Strasbourg, le Piétisme était fortement combattu. Les éditions de recueils de cantiques connurent une cadence soutenue : au cours du XVIème, pas moins de 7 jusqu'en 1589 ; au XVIIème, 8 ; au XVIIIème, pas moins de 27 entre 1708 et 1789. Du recueil de 1524 (contenant 25 titres) au dernier, publié avant la Révolution (fort de 661 titres), nous avons répertorié 1087 titres de Psalmen, et de Geistliche Lieder ( ou Gesänge). On constate que si la liturgie, dans son cadre de l'expression parlée, a connu une stabilité pendant près de deux siècles, il en va tout autrement pour des recueils de cantiques qui furent en constante évolution, transformation.
Comment pratiquait-on le chant ? Il était conduit par le Choragus ; il y en avait un par église et c'était généralement l'instituteur. Jusqu'au début du 17ème on l'appelait Sänger ou Cantor. D'abord seul pour mener le chant d'assemblée, on lui adjoint, à partir de 1554, des choristes (" Knaben aus dem Wilhelmer Kloster "). Le chant fut pratiqué à l'unisson jusqu'en 1577, ensuite à quatre voix, aussi les choristes furent-ils issus, par la suite, des différentes écoles de la ville.
En plus du chant d'assemblée, il y avait la musique instrumentale, assurée, jusqu'en 1670, par l'orgue. Jusqu'en 1531, l'orgue était interdit dans le culte. Cette année-là le magistrat de Strasbourg en préconise l'usage régulier à la cathédrale. A partir de 1541, son utilisation se généralise dans les autres églises. Dans le premier tiers du XVIIIème, des orgues neufs sont installés (la plupart dataient du XVIème) pour mieux correspondre au style en pratique. La quasi-totalité des instruments sortirent des ateliers strasbourgeois des Silbermann (Andreas, puis Johann Andreas, son fils). La fonction de l'orgue, au cours des cultes dominicaux et festifs, était exclusivement soliste : à la fin de la sonnerie des cloches, il prélude au culte ; il prélude aux différentes strophes des cantiques, celles-ci étant conduites par les choristes ; il clôt le culte par un postlude qui pouvait avoir un caractère libre, alors que les pièces précédentes étaient des improvisations sur les mélodies des cantiques. Il est précisé que ceux qui le désirent peuvent rester pour écouter cette pièce (" die Lust und Mut dar zu haben " ) ; ceux qui souhaitent de partir alors, sont libres de le faire ( " lieber seine Geschäfte nach zu gehen ") ; Pour les cultes quotidiens, l'orgue conduisait le chant de l'assemblée (Il faut abandonner l'idée selon laquelle l'orgue accompagne le chant, en fait, il le conduit - ou devrait le faire).
A partir de 1670, d'autres instruments sont introduits dans les cultes du dimanche. Le fondement biblique se trouve dans les Psaumes, où l'on trouve, effectivement, les trois familles d'instruments, cordes, vents, percussions (notons, à propos de ces derniers - et cela n'a pas encore été relevé - qu'ils n'apparaissent pas dans le Nouveau Testament, sauf une fois, et ce avec une connotation très négative (I Corinthiens 13,1). A Strasbourg, on ne trouve donc que des cordes (violine, viola, violone) et des vents (serpent, cromorne, hautbois, basson, traverso). L'instrument n'est pas une création de l'humain, mais une découverte, par ce dernier, d'un élément inhérent à la Création. De plus, d'éléments divers (bois, métal, peau, boyau), il élabore des objets destinés à louer le Créateur. La musique instrumentale est bénéfique aussi à l'humain car elle lui procure le calme, éveille à la joie et incite à une écoute plus attentive de la parole (ces idées furent défendues, par exemple, par Johann Conrad Dannhauer (1603 à 1666), professeur de Théologie et prédicateur à la cathédrale ; par son disciple, Hector Mithobius ou encore Theophil Grossgebauer). Un Bericht was bey der Music zu observiren, daté de 1678 et dû à deux Music Deputirte du Magistrat, remarque que la musique, au cours du culte, procure " ein sondbhares artificium " de sorte que l'auditeur quitte l'église avec le désir d'en entendre encore plus (" nicht cum satietate sondern cum appetitu u. desiderio plura audiendi "). Les instruments peuvent se substituer à l'orgue pour des pièces ou aux choristes pour conduire le chant. A partir de 1685, ils participent à la Cantate, composée pour chaque dimanche, chaque fête par le Capellmeister. La fonction fut créée par le Magistrat en 1682, lequel procédait aussi à la nomination de celui-ci ; en plus de la composition, la charge consistait à contrôler la bonne qualité de l'enseignement musical, le bon fonctionnement de la pratique musicale dans chacune des 7egl ; (effectifs, état des instruments). Jusqu'à la Révolution, se succédèrent dans cette charge, Hartwig Zysich (de 1682 à 1712), Johann Christoph Frauenholtz (de 1714 à 1754), Johann Friderich Brück (de 1754 à 1776), Johann Philipp Schoenfeld (de 1776 à 1790), Philipp-Jacob Pfeffinger (de janvier 1790 à novembre 1791). Il y a lieu de rectifier l'erreur qui consiste à affirmer qu'au XVIIIème, à Strasbourg, il y avait une pénurie de compositeurs de musique religieuse protestante. En effet, les catalogues de l'époque nous apprennent que plus de 600 Cantates furent composées. Environ 240 sont conservées de nos jours (la plupart dans la bibliothèque du Collegium Wilhelmitanum).
Après la Révolution, ces pratiques musicales furent abandonnées.
Charles-Léon Koehlhoeffer.
Charles-Léon Koehlhoeffer est docteur en Musicologie et Histoire de la Musique
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